La fin de l’âge des gratte-ciel, par Gabriele Tagliaventi

Vers une ville démocratique eco-compacte

Une image parmi les plus frappantes de la crise économique actuelle est celle de la photo d’un gratte-ciel inachevé avec son chantier tristement abandonné.

En fait, quand la crise a éclaté aux États-Unis, en 2007, avec les “subprimes”, elle a eu comme conséquence l’arrêt de centaines de chantiers de gratte-ciel partout dans le monde : à Moscou, à Dubaï, à Las Vegas, à Tokyo.

C’est pourquoi la volonté affichée par plusieurs municipalités européennes de construire aujourd’hui des gratte-ciel, paraît grotesque et, comme certains l’ont déjà affirmé, cette volonté incongrue constitue peut-être une preuve de plus de la crise politique et culturelle dans laquelle notre vieux continent est en train de sombrer.

En fait, cette tendance à construire des gratte-ciel est souvent fondée sur des malentendus récurrents qu’il faut percer au clair :

Vision "anticipée" de la skyline de Paris avec des tours... Photomontage de Jan Wyers.

Vision « anticipée » de la skyline de Paris avec des tours… Photomontage de Jan Wyers.

1.  LES GRATTE-CIEL, CE N’EST PAS NOUVEAU

Ils sont même très vieux. Les gratte-ciel sont apparus aux États-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle à Chicago et à New York pour abriter des nouveaux grands magasins et des bureaux de l’économie américaine émergeante.

2.  VILLES DEMOCRATIQUES ET VILLES ANTI-DEMOCRATIQUES

Dès que les gratte-ciel ont été introduits aux USA, les américains ont vite compris qu’il fallait établir une règle claire, une loi simple et efficace pour régler le droit des citoyens de construire ou pas, un gratte-ciel. Et la règle est simple : soit tous les citoyens ont le droit de bâtir un gratte-ciel, soit aucun d’entre eux. C’est pourquoi il existe des villes qui possèdent des gratte-ciel, comme New York City, Chicago, Boston, Dallas, et des villes qui n’en ont pas.

La capitale des États-Unis, Washington D.C. n’a pas de gratte-ciel. À Washington, tous les bâtiments doivent se limiter en hauteur, en dessous de la première corniche du Capitole. Aucun édifice ne peut donc dépasser le niveau de la corniche du Parlement. C’est une règle très claire et très efficace. Ni Bill Gates, ni Warren Buffet ne peuvent bâtir un gratte-ciel à Washington.
Mais il y aussi une belle série de villes américaines sans gratte-ciel : Madison, la capitale de l’État du Wisconsin, Annapolis, la capitale du Maryland, Olympia, la capitale de Washington, Harrisburg, la capitale de la Pennsylvanie, Jefferson City, la capitale du Missouri, Santa-Fe la capitale du Nouveau Mexique, et encore Charleston, Savannah, Santa Barbara, etc.
Une ville qui ne dispose pas d’une loi claire et équitable concernant la hauteur des immeubles, est une ville qui cache un déficit démocratique. Une ville qui présente des gratte-ciel dispersés, est une ville où  il est clair que seuls les citoyens liés au pouvoir ont certains droits relatifs à la construction, et pas tous les citoyens. Autrement dit, quand on voit la silhouette d’une ville avec des gratte-ciel dispersés, on sait tout de suite qu’il y a un problème de droit.

3.  LES VILLES AVEC GRATTE-CIEL NE SONT PAS LES PLUS DENSES

On utilise souvent l’argument de la densité pour justifier la construction d’un gratte-ciel, mais on oublie que Paris a déjà une densité beaucoup plus élevée que New York City : 230 habitants par hectare contre 150 à NYC. En fait, on oublie souvent aussi de remarquer qu’à NYC, les gratte-ciel n’existent que dans deux zones de Manhattan qui n’est qu’une partie de NYC: Up-Town et Mid-Town. Il n’y a aucun gratte-ciel dans le Greenwich Village.

4.    UN « GRATTE-CIEL » N’EST PAS UNE « TOUR »

Pour remettre les termes linguistiques dans leur contexte historique, il ne faut plus confondre « tour » et « gratte-ciel ». Une tour est un bâtiment public monumental, symbolique, l’expression de la communauté : un clocher, un campanile, un beffroi, un minaret, une pagode, etc. Une tour est un édifice qui peut avoir un nombre d’étages très limité. Un campanile ou un minaret sont des bâtiments à un seul étage. La tour Eiffel est un bâtiment à 3 étages !

Un gratte-ciel est un bâtiment spéculatif fonctionnel, projeté pour maximiser le nombre d’étages et de surface construite. C’est la raison pour laquelle il doit être réglementé dans une société démocratique.
Une tour est légitime par définition dans une ville démocratique, un gratte-ciel, non.

5.  LES GRATTE-CIEL SONT FRAGILES… 

… Et grands consommateurs d’énergie ! La survie d’un gratte-ciel est liée à son système de circulation verticale et à son système de traitement de l’air et du réchauffement. L’idée de construire des gratte-ciel est en contradiction frappante avec la volonté d’avoir une ville écologique – une ville durable. Aussi, la fragilité des gratte-ciel a été démontrée de manière écrasante le 11 Septembre 2001…

Enfin, le défi d’aujourd’hui est de construire une ville fondée sur un rapport équilibré entre densité et qualité de vie, une ville éco-compacte avec une limite de hauteur clairement définie. Une ville authentiquement démocratique.

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Gabriele Tagliaventi est un architecte italien considéré comme l’une des principales figures du Mouvement pour la Renaissance Urbaine Européenne – European Urban Renaissance – et du Nouvel Urbanisme – New Urbanism.

Professeur d’architecture à l’université de Ferrare, Gabriele Tagliaventi est directeur de la revue internationale A&C International et auteur de nombreux livres sur l’architecture et l’urbanisme dont : A Vision of Europe…

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One Comment to “La fin de l’âge des gratte-ciel, par Gabriele Tagliaventi”

  1. Bravo, trs bon article !

    Jean-Paul Rti pour APLD 91 aux FRIGOS

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