Paris : le conte de deux villes… possibles !

 

Joan Z. Shore

par Joan Z. Shore

Traduit de l’anglais par Marie Karel

Paru dans l’édition américaine de HuffingtonPost le 8 mai 2013 – Paris: A Tale of Two Possible Cities

C’est la ville la plus populaire du monde : 28 millions de visiteurs par an, ce qui se traduit par 84 milliards d’euros versés dans les caisses de la ville. Pourtant, ce n’est apparemment pas suffisamment important aux yeux de Bertrand Delanoë, le maire socialiste de Paris. Ni pour François Hollande, président de la France, socialiste. Les deux hommes défendent un projet qui changera la « Ville lumière » en une ville d’ombre – une ville entourée de tours qui pourraient atteindre le nombre de douze – plus étrange l’une que l’autre.

Initialement appelé « Grand Paris », ce projet avait aussi été approuvé avec enthousiasme par Nicolas Sarkozy, l’ancien président. L’idée consiste à construire des immeubles de grande hauteur en dehors des limites de la ville, tels qu’elles sont définies sommairement par le boulevard périphérique. Cela permettrait de ne pas tenir compte de la restriction des hauteurs imposée. Le projet prévoit également de nouvelles lignes de chemin de fer destinées à transporter les habitants de banlieues qui travailleraient dans ces bâtiments conçus pour un usage strictement commercial, et pas du tout résidentiel.

Projet Duo de Jean Nouvel (13ème)

Projet Duo de Jean Nouvel (13ème)

Ce projet grandiloquent, incompatible avec le contexte de crise économique, a finalement été revu à la baisse. Aujourd’hui, les promoteurs prévoient de construire trois tours qui seront situées à l’intérieur des limites de la ville. Aussi, ils projettent de faire suivre ces trois gratte-ciel par, au moins, trois autres.

SOS Paris, une association fondée en 1973 pour lutter contre le plan du président Georges Pompidou qui prévoyait une autoroute sur les berges de la Seine, s’oppose nettement à ces projets de tours. Tel qu’ils les voient, ces projets sont de la folie pure, de la démesure et d’une prétention sans nom. Tout d’abord, Paris n’a pas besoin de plus d’immeubles de bureaux. Le quartier de tours de bureaux de La Défense, créé il y a 40 ans au seuil de la ville, tombe en désuétude, avec le départ de nombreuses entreprises.  Ce dont Paris a besoin, c’est d’immeubles d’habitation : il y a une pénurie de logements épouvantable. Mais ce n’est pas cela qui apporte du prestige.

De nombreuses villes aujourd’hui, de Saint-Pétersbourg à Dubaï, considèrent qu’en édifiant de nouveaux et étranges gratte-ciel, elles améliorent leur image. Les urbanistes et – c’est malheureux à le dire : les architectes aussi – ont tendance à dénigrer l’ancien et le traditionnel, et de promouvoir à la place ce qui paraît non-conformiste et effronté. On peut très bien être passionné par l’avant-garde (en art, en musique), mais la vie dans une ville est une affaire grave et n’aurait pas dû faire l’objet d’expérimentations sauvages. Quelqu’un avait même jadis suggéré un « serment d’Hippocrate » pour les urbanistes : « Tu ne causeras aucun dommage ».

Il y aura un énorme dommage de fait à Paris, si ces nouveaux projets de tours se concrétisent. Le premier, prévu dans le 15ème arrondissement, consiste en une pyramide de verre de 50 étages conçue par la société suisse bien connue Herzog & de Meuron. Il est peut-être léger de penser qu’ils ont tout simplement agrandi la pyramide de verre de I.  M.Pei dans le Louvre, mais le soupçon demeure. Ils affirment que leur Tour Triangle ne ferait pas beaucoup d’ombre à son voisinage. Mais elle demanderait certainement la démolition de la moitié du Parc des Expositions de la Porte de Versailles.

Le second projet, prévu dans le 17ème arrondissement, est une boîte à trois niveaux, avec un palais de justice de 48 étages, conçu par l’architecte italien Renzo Piano, qui y voit «un cadre propice à l’exercice de la justice. » (Les opposants l’appellent « tour de Babel »). Il remplacerait l’ancien Palais de Justice situé sur l’île de la Cité. C’est tout à fait compréhensible que les avocats du Barreau de Paris s’opposent à ce projet et il y aurait donc peut-être des chances pour qu’il soit abandonné.

Le troisième projet est prévu dans le 13ème arrondissement, dans le quartier situé  derrière la Gare d’Austerlitz et la Bibliothèque François Mitterrand, qui est appelé par euphémisme « Paris Rive Gauche ». Il se situe en effet sur la rive gauche de la Seine, mais la similitude s’arrête là. L’aménageur y projette un assortiment aléatoire de bâtiments résidentiels et commerciaux qui vont de fade à laid. Et bien qu’il se vante d’avoir prévu des espaces de bureaux pour 50.000 personnes, il n’y aura des logements que pour 15.000.

La motivation de ces nouveaux projets, et de ceux qui peuvent suivre, cache de graves lacunes. S’agissant d’architecture, le plus grand n’est pas le meilleur. Il a été démontré que les tours ne sont pas plus économes en énergie. En outre, elles sont extrêmement difficiles à évacuer en cas d’incendie ou autre urgence. Et comme ils prévoient un très grand nombre de personnes dans chaque tour (où environ 20% de leur temps serait passé dans les ascenseurs !), le lieu de travail deviendrait un quartier artificiel, dépourvu de vraie activité urbaine.

Monsieur Hollande et Monsieur Delanoë mettent en garde, que si ces tours ne sont pas construites, Paris va devenir «une ville-musée » et les touristes comme les investissements étrangers vont diminuer. En réalité, Paris sera bien moins séduisant quand ses attractions traditionnelles seront éclipsées (littéralement) par des monstruosités modernes.

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