Oser la cristallisation de Paris

Par Harold Hyman

« Paris, la plus belle ville du monde »: les parisiens sont habitués à l’entendre. Les étrangers le disent… Les maires successifs le rappelent à toute circonstance… Mais à quoi donc font-ils référence ? Ils vous désigneront tous : les quais de la Seine, le Marais, le Jardin du Luxembourg, les  avenues et boulevards haussmaniens, la Butte Chaumont, l’architecture des édifices, les monuments, les ruelles du Quartier Latin… Ils vont parler de « charme ».

La Skyline de Paris, un paysage unique. Quel effet les gratte-ciel auraient sur lui ?

La Skyline de Paris, un paysage unique. Quel effet les gratte-ciel auraient sur lui ?

Chacun dira sa détestation de la Tour Montparnasse, du front de Beaugrenelle, du quartier des Olympiades, et les exclura tout naturellement du périmètre de ce « Paris, la plus belle ville du monde ». Ces mêmes passeront sous silence la Place des Fêtes, la tour Saint-Blaise dans le 20e, la tour Croulebarbe dans le 13e, d’autres masses de grande hauteur… Ils n’iront certes pas dire que ces masses « embellissent » Paris !

Quant à notre « skyline », elle ne suscite que deux avis : « on aime la Tour Eiffel » et « on est rebutés par la Tour Montparnasse ». Aujourd’hui, la « skyline » (ligne d’horizon) de Paris est menacée par une bonne douzaine de projets de gratte-ciel (ou tours, peu importe le terme choisi) le long du périphérique, comme le souhaitent une partie de nos élus, encouragés par nos architectes et par nos promoteurs. Il est donc temps de se poser la question : doit-on planter ces géants géométriques sur le pourtour de notre ville ? Doit-on sans cesse envahir les espaces aériens dégagés pour y mettre des tours ? Et sans fonction bien définie en plus ? Le besoin est-il vital, ou même, existe-t-il vraiment ?

Cela ne signifie pas que  la ville deviendrait un « musée » totalement figé… On pourrait changer l’affectation des édifices, réaménager la circulation, requalifier des HLM, remplir harmonieusement quelques dents creuses, utiliser éventuellement des espaces vides dans la région pour faire de l’architecture expérimentale… Mais on ne devrait plus bâtir tours ou gratte-ciel, monolithes nés d’un logiciel 3D, qui maculeraient le ciel et écraseraient par leurs proportions les quartiers encore charmants.

Une Tour Triangle à la Porte de Versailles, dans l’emprise du Parc des Expositions, gâcherait totalement la vue depuis la plaine de Vanves et depuis les boulevards Victor et Lefèbvre. Certes, on ne s’y pâmait pas d’admiration jusqu’à présent, mais un mastodonte de 180 mètres nous ferait penser chaque jour à la perte de cette vue qui était jusque-là dégagée en partie, grâce aux efforts d’une génération de militants du patrimoine qui s’opposaient déjà à des hauteurs plus modestes proposées à l’époque. Si une nouvelle tour aussi choquante que la Tour Montparnasse était construite, précurseur d’une bonne douzaine d’autres, une partie de la beauté du « Paris la plus belle ville du monde » serait perdue. Naîtrait alors un nouveau visage pour la ville, sans lien avec Paris que tout le monde aime. Un visage brouillon et pesant.

La notion de la cristallisation de cette beauté parisienne doit désormais être posée. Lui inventer un contenu, même sommaire, serait  déjà un immense progrès. Il faut oser décider que l’allure générale de Paris ne doit plus changer, que Paris soit cristallisé. Il faut oser cristalliser l’image de Paris pour stopper la fuite vers le gigantisme médiocre et irréversible.

HH

__________ Extrait du recueil « Les tours, une menace pour le patrimoine parisien », publié en avril 2013. ___________

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