Aujourd’hui, j’ai honte d’être architecte…

 

Luc Dupontpar Luc Dupont

le 16 octobre 2014

 

(La cour administrative d’appel de Paris a autorisé jeudi 16 octobre la reprise du chantier de rénovation du grand magasin de la Samaritaine, c’est-à-dire la poursuite de la destruction des immeubles anciens)

 Paris, qui pouvait encore constituer une fierté pour notre pays, sa culture, sa diversité, ses échanges… devient la vulgaire proie de quelques lobbies affairistes.

En son cœur, à sa périphérie, se développent d’immondes projets, carcasses d’acier ou de béton, vulgaires, mal conçues, sans beauté ni constructive ni architecturale, et qui coûtent si cher aux contribuables, puisque nous ne parlons plus d’habitants.

La ville, bien communautaire par essence, est devenue le terrain de chasse des promoteurs, ou des politiques qui se substituent à eux, pour construire, à la place de dix immeubles, un bloc administratif, commercial, voire prétendument social. L’essence de la ville, autrefois terreau de la démocratie, de la multiplicité des acteurs et de leurs propositions, est devenue le champ de bataille de quelques grands groupes d’influence qui, à force d’argent, public ou privé, se disputent la mainmise sur les habitants, leurs biens, leur pensée même… Ils achètent les terrains, effacent les parcelles, et créent des « ensembles » spéculatifs, qui, poussés aux extrêmes, deviennent des « gated communities ».

C’est une honte pour moi de voir quelques-uns prétendre nous représenter (sans nous consulter), l’Académie d’Architecture, le Conseil National de l’Ordre des Architectes, des groupes d’architectes orgueilleux et affairistes groupés en pétitions, pour nier à ce point la ville, son histoire, ses éléments constitutifs, au nom d’une « modernité » qui est devenue une arme vengeresse, culpabilisante et totalement idéologique, pour détruire et reconstruire à sa guise, selon ses petits fantasmes.

Ces personnes s’inscrivent à merveille dans un capitalisme affairiste débridé, qui vise à produire des objets puérils, précaires, renouvelables tous les vingt ans, quand ils ne sont pas périmés avant d’être terminés. Cela est souvent le cas aujourd’hui. « Il faut absolument être moderne » ? Aujourd’hui, il ne faut absolument plus être modernes, ou alors il faut redéfinir le sens de ce mot; la phrase a été vidée de son sens ; elle est devenue propagande et marketing.

Aucune de ces personnes qui poussent des cris d’orfraies quand un bâtiment « moderne » choque les habitants n’a développé une quelconque réflexion urbaine, étant entendu que l’architecture n’a en fait aucune importance, et que ce qui compte, c’est la « ville » ! Or, qu’advient-il aujourd’hui, de la ville ? Les mêmes architectes sont à l’origine des quartiers morbides de Tolbiac-Masséna, des Batignolles, etc. Plus personne ne dessine de la ville ; on dessine des « blocs », même pas agencés entre eux. Quand j’ai dessiné une proposition urbaine appliqué au quartier des Batignolles, je me suis entendu dire que « les promoteurs n’en voudraient pas » !

Que disent-ils sur la ville ceux qui la font aujourd’hui? À ma connaissance, rien. En dehors de quelques questions formelles, parlent-ils de la propriété du foncier, de son prix, de la division parcellaire, des éléments historiques constitutifs de la ville, des espaces publics, de la pluralité sociale et fonctionnelle des quartiers, etc. ? Non, l’œil en coin (1), ils surveillent l’approbation du promoteur, dont Emir Kusturika nous disait déjà que son souhait évident était de détruire la ville (pour la reconstruire à l’infini et multiplier ses profits)… Que pensent-ils de toute cette superstructure administrative et commerciale qui gère les bâtiments et les espaces extérieurs, leur entretien, leurs charges, sans contrôle des habitants, et à leurs dépens financiers ? Qui paye aujourd’hui les rues trop larges, les « espaces de nature » surdimensionnés, la quincaillerie urbaine proliférante? Le principe de la ville ne consiste-t-il pas à grouper les habitants et à minimiser les frais communs ?

Nous sommes dans une surenchère où chacun, pour gagner sa croûte, oublie l’intérêt commun et défend sa propre peau. La rivalité bat son plein ; chacun promet demain un monde meilleur, une architecture différente. Il est évident que tout ceci est mensonger, et frise le ridicule.

Pour terminer, je reviendrai un instant sur la polémique suscitée par le bâtiment de SANAA rue de Rivoli. Lequel, parmi les architectes cités plus haut, s’est rendu à la conférence en 2011 organisée par Jean-François Cabestan sur ce sujet, en présence de Madame Sejima (SANAA) (2) ? À ma connaissance, aucun. J’y étais. J’ai pris la parole plusieurs fois, questionné Madame Sejima, en toute amabilité. Si je n’ai pas eu les réponses à mes questions, j’ai pu les énoncer. Nous aurions gagné à être plus nombreux, et à écouter les très belles interventions de Bruno Reichlin et Alexander Tzonis sur la ville, son histoire, son archéologie.

 

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( 1) Visionner la conférence « La hauteur à Paris » du 29 octobre 2003 sur le site du Pavillon de l’Arsenal
( 2) Les japonais accordent traditionnellement la plus haute importance aux objets et bâtiments anciens, qu’ils entretiennent et réparent avec le plus grand soin. Leur âge, leur patine, ne font qu’accroître leur valeur à leurs yeux. C’est en partie pour cela qu’ils aiment Paris. Il est navrant qu’une architecte japonaise n’en ai pas tenu compte…

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3 commentaires to “Aujourd’hui, j’ai honte d’être architecte…”

  1. La mutilation de Paris a commencé il y a des années déjà.
    Placez-vous sur la ridicule passerelle Simone de Beauvoir (la pauvre), faite un panoramique à 360°, balayez l’horizon du regard : la laideur est partout, elle vous crache au visage.
    Je ne sais pas pourquoi, mais cette ville a foiré presque toutes les tentatives de modernisation architecturale depuis au moins la fin de l’Art-déco. Depuis cette époque, à part le centre Pompidou, le siège du PCF, le Musée des Arts premiers, le parc de la Villette, et quelques rares bâtiments, TOUT est IGNOBLE.
    Donnez-moi un bulldozer…

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  2. Tellement soulagé de lire un architecte qui rejoint mon point de vue. Parce que je me sens très seul. On est en train de bousiller Paris et les Parisiens n’ont pas la force ou le temps de se battre, se laissent enfumer ou alors ils s’en foutent.

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  3. Merci pour ce courage .
    Je partage votre lecture de la situation .
    SSR

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