Tour TGI (17e) : Dans les réunions, les habitants étaient matraqués par l’argument qu’elle donnera une identité au quartier

CorinneLaBalme Par Corinne LaBalme

Ancienne New-Yorkaise, je suis venue m’installer aux Batignolles il y a dix ans. Pour les habitants de Manhattan, les Batignolles ressemblent au Lower East Side, avec toutefois moins de boutiques de ‘croissants-gourmets’. C’est une enclave, autrefois sans chic, mais où des immeubles modestes se sont embourgeoisés à la vitesse de la lumière.

Les Batignolles avaient un atout rare : un espace ferroviaire abandonné qui était destiné à devenir un village Olympique mais qui est maintenant devenu un sanctuaire de grues. Comme chacun, dans ce quartier minuscule, j’essaie de m’habituer à la proximité de l’énorme site de construction de 62 hectares tout près, à quelques pâtés de maisons. (Pour avoir une idée, 62 hectares représentent à peu près la surface de tout le 2ème arrondissement !). Déjà, 12 de ces hectares ont été attribués aux espaces verts et de récréation, ce que tout le monde apprécie. Plus tard, 3.385 appartements y seront construits, et qui oserait s’opposer à de nouveaux logements ?

Cependant, le gratte-ciel de 160 mètres qui abritera le TGI (Tribunal de Grande Instance), conçu par Renzo Piano, qui deviendra (au sens propre et au sens figuré) la Cour de Justice la plus haute de France, est un peu moins populaire. Dans les réunions, les résidents étaient continuellement matraqués par l’argument que cette tour donnera une identité à notre quartier. Franchement, nous pensions que nous en avions déjà une… peut-être les habitants du quartier Montparnasse pourront nous éclairer sur ce sujet ?

ZAC Clichy Batignolles

ZAC Clichy Batignolles

Mais il y a de plus grands problèmes pour cette Tour TGI toute couverte de verre, dont la construction a été approuvée dans le denier souffle de la présidence Sarkozy. Dès le départ, le TGI n’a pas été présenté comme « juste encore une tour en verre » mais comme la Très Symbolique Tour de Verre qui incorpore la glasnost judiciaire. Et c’est cela qui nous fait peur parce que le dernier projet choisi à Paris purement pour sa valeur symbolique était une bibliothèque qui grille ses livres !

Le premier groupe à protester bruyamment contre le TGI était une organisation d’avocats appelé La Justice dans la Cité. Eux-mêmes férus de symbolisme, ils ont postulé que la justice est mieux rendue dans les salles d’audience centenaires. Ils ont proposé de nombreuses alternatives raisonnables à un nouveau gratte-ciel aux coûts exorbitants, notamment la relocalisation d’archives existantes et l’annexion d’espaces vides adjacents à l’ancien Palais de Justice.

ZAC Clichy Batignolles

ZAC Clichy Batignolles

Ce sont de bonnes suggestions en raison du prix affiché du TGI – € 2,7 milliards – montant ahurissant dans une économie en récession. C’est comme la pointe de l’iceberg puisqu’il y a aussi un bail de 27 ans (€ 90 millions/an) plus les frais de maintenance (€ 12,8 millions/an) à considérer.

Lorsque le gouvernement a changé, la nouvelle ministre de la Justice, Christiane Taubira, se déclarait choquée par les coûts, mais après quelques retards, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a confirmé le contrat. Peut-être n’avait-il pas beaucoup de choix car il est rapporté que le contrat initial promettait aux développeurs beaucoup d’argent, que le TGI soit construit ou non.

ZAC Clichy Batignolles

ZAC Clichy Batignolles

La vidéo officielle du projet (qui peut être consultée ici : http://www.dailymotion.com/video/xs66rq_projet-en-ppp-futur-palais-de-justice-de-paris_news) présente un immeuble très attrayant (rempli de lumière ! symbolique !) dont les aspects modulaires seront utiles dans l’avenir. Après cela, les images montrent des vues panoramiques béatifiques dont les avocats et les magistrats pourront profiter des bureaux, des jardins sur les toits, et de l’ascenseur en verre.

Je rêve de savoir si les recettes fiscales n’auraient pas pu être mieux dépensées sur de profondes améliorations sociales en vue d’abaisser le crime, plutôt que de construire un site pour le poursuivre avec plus de glamour. Toutefois, cette ligne de pensée ne nous donne pas « une cathédrale baignée de lumière » comme Renzo Piano la décrit, ou un havre où les gens « ne doivent pas craindre la justice ».

Paradoxalement, cette incarnation du TGI me laisse un sentiment de peur pour la justice. Une tour si délicate, seule dans son espace (même avec des vues panoramiques magnifiques), est-elle vraiment la meilleure solution (‘la forme suit la fonction’) pour permettre au gouvernement de conduire des investigations volatiles dans le terrorisme, le crime organisé et la corruption financière ? Un style « Bunker Baroque » n’aurait-il pas été un choix qui montre plus de jugeote ?

Ou peut-être, on aurait pu juste se contenter des pierres existantes (moins transparentes il est vrai) sur l’Ile de la Cité…

Traduit par Jan Wyers

Corinne LaBalme est une journaliste ‘Made in New York’