Comment… abîmer Paris ? Par Mary Campbell Gallagher

Article publié sur le blog Architecture here and there de David Brussat 

Traduit par Harold Hyman 

Les consciences du monde entier ont hurlé lorsque les sicaires de Daech ont frappé de leurs marteaux les musées d’Irak et ont dynamité Palmyre. Et pourtant, ce n’est pas uniquement au Moyen-Orient que tout va mal pour le patrimoine : que penser lorsque le vandale est une femme parisienne habillée tendance et qui parle un langage visionnaire ? Que penser si cette même dame à pour cible le patrimoine de la ville la plus adulée et visitée au monde ? Les consciences vont-elles alors se réveiller, ou sont-elles indifférentes aux visions inconcevables de cette dame ?

IMG_0573Rue de Rivoli, la Samaritaine, au fond le Louvre, mai 2016. Photo MK.

“Nous aurons toujours Paris”, dit Rick à Elsa dans le film Casablanca. Or dernièrement, la maire de Paris, Anne Hidalgo, se vante de “réinventer” Paris. Sans en référer à l’électorat parisien, sa vision remplacerait cette ville incomparablement harmonieuse par quelque chose de plus “moderne” et “contemporain”. Elle irait percer l’horizon historiquement bas en douze points au moyen de  gratte-ciel, elle remplacerait les façades en pierre de  taille par des parois en verre, et enfouirait les célèbres toitures de zinc et d’ardoise sous de nouvelles surélévations. My God! Ne voit-on pas ce que Paris s’inflige à lui-même?

Réveillez-vous, consciences du monde ! Madame Hidalgo va ravager Paris comme l’armée d’Attila le Hun a ravagé l’Europe. S’exprimant dans le langage codé du capital mondial, elle va parsemer la silhouette urbaine de gratte-ciel dernier cri, aux formes bizarres, l’un en triangle, l’autre en boîtes de verre superposées, un autre encore en forme de deux tours penchées. Voilà qui s’appelle “réinventer”. Pour l’heure, Paris reste une ville de pierre. La maire va y introduire une morphologie de béton-verre-métal qui transforme déjà tant de villes du monde en clones. “Réinventer”, c’est ça.

Les consciences sont-elles si intoxiquées, si hypnotisées, par les mots “moderne” et “contemporain”, si intimidées par les stars internationales de l’architecture et du commerce, si fascinées par la toilette élégante de la maire, qu’elles puissent regretter Palmyre tout en oubliant Paris?

Quelqu’un peut-il sincèrement croire aux assurances de la maire ? Quels panneaux-solaires magiques peuvent-ils rendent ces édifices de verre écologiques ? Les géants corporate vont-ils vraiment se réimplanter à Paris une fois  que s’érigera une nouvelle tour — comme la Tour Montparnasse honnie —   au-dessus des immeubles de six à huit étages ?

En tant que correspondante américaine de SOS Paris, l’association française de conservation du patrimoine parisien, et en tant que fondatrice de la Coalition Internationale pour la Préservation de Paris, je sais que ces luttes ne sont que des escarmouches dans la guerre plus vaste pour Paris. Nous partageons la profonde satisfaction de toute l’humanité devant toutes les villes vénérées et exceptionnelles, Paris en  tête. Nous nous battons, surclassés par la trésorerie et les relations publiques de nos adversaires, pour défendre les traditions urbaines forgées par la longue et tumultueuse histoire de Paris, face à une architecture mondialisée et standardisée.

Si nous sommes les David de la Bible, alors les Goliath de cette affaire sont sûrement les grandes multinationales, les architectes vedettes, et les politiciens à l’Hôtel de Ville. Eux tous sont les artisans déchaînés d’un nouveau Paris bling-bling. Pour eux, c’est un Paris plus “innovant” qu’il nous faudrait à tous. Leur vœu nous rapprocherait Paris de New York, de Tokyo, et de tout autre capitale économique.

Le 19 juin, la maire a remporté un franc succès lorsque le Conseil d’Etat a permis à la Mairie de dévier du plan d’urbanisme pour délivrer un permis de construire qui entacherait la beauté du centre historique de Paris. Le géant de la distribution de biens de luxe LVMH a reçu l’aval de la cour pour planter, incroyablement, un énorme mur de verre ondulant au beau milieu des rangées de façades de pierre alignées sur cette rue emblématique de Paris, la rue de Rivoli. Haut de sept étages, sans portes ni fenêtres, et à 73 mètres presque aussi long qu’un stade de football, cet immeuble sera un genre de vaisseau spatial posé dans le centre de Paris.

Le Conseil d’Etat a souligné que cette structure extraterrestre est bien “contemporaine”. Or la cour d’appel administrative avait bien qualifié le projet de “dissonant”. Mettez l’immeuble dans un centre commercial à côté d’une autoroute, et il pourrait avoir sa place. Dans le Paris central, cet idéal d’urbanité, cette façade fait l’effet d’un ivrogne qui s’impose dans un salon. Désormais, la rue de Rivoli commencera à perdre de son élégance par mille plaies, les nouvelles façades rivalisant de “dissonance”.

Les promoteurs prétendent que sans ces nouveautés Paris deviendra un musée, comme Venise. En fait, Paris est l’une des villes les plus animées du monde. Une façade de verre incongrue sur la rue de Rivoli ajouterait-elle à l’animation ? On demande à voir ! Nous autres défenseurs du patrimoine ne sommes pas opposés aux projets immobiliers. Olivier de Monicault, président de SOS Paris, convient que la construction dans Paris intramuros étant inévitable, “les démolitions sont inévitables”. Nous voulons que Paris garde sa vitalité et se développe — mais en harmonie avec ses traditions.

L’Hôtel de Ville de Paris a  troqué l’élégance française pour une rupture mondialisante. Que l’opinion internationale s’émeuve autant pour Paris que pour Palmyre ! Qu’elle soutienne le peuple de Paris. Il est infiniment triste de penser à ce que nous sommes en train de perdre.

Par Mary Campbell Gallagher _________________________ Version originale en anglais sur le blog de David Brussat