Serres d’Auteuil : réponse à Paul Chemetov

Par François Loyer

Que le stade des Internationaux de Tennis souhaite s’agrandir, nul n’en doute. Il n’est pas acceptable, en revanche, que ce soit au détriment des Serres d’Auteuil. Édifiées sous la IIIe République par un architecte de premier plan, elles sont en tout point exceptionnelles. La modernité d’une composition fondée sur l’ampleur du vide et la valorisation du site n’a pas d’équivalent : chacun se plaît à reconnaître que le paysage est enchanteur, la scénographie magistrale, l’écriture monumentale d’une impressionnante sobriété. Remplacer les serres techniques qui en sont partie prenante par un stade de 5.000 places défigurerait irrémédiablement l’ensemble.

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Comment pourrait-il résister, en effet, à la masse écrasante d’arènes de béton aussi hautes que son pavillon central ? Le point de vue de Paul Chemetov, passant sous silence le stade pour évoquer son enveloppe de nouvelles serres « accordées à la hauteur des serres historiques d’Auteuil », fait fi de la différence d’échelle voulue par Jean-Camille Formigé entre le Palmarium, au bout du tapis vert, et l’étendue des couvertures de verre propres aux serres basses. Qualifier ces dernières d’ « abris en alu et plastique » relève d’une volonté de dénigrement : un tel point de vue ignore sciemment la force de la composition, pour ne s’attacher qu’à des détails médiocres et sans importance.

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L’argumentaire que développe Chemetov n’est pas plus franc. La célébrité médiatique de l’auteur du projet actuel lui paraît suffisante pour justifier la dénaturation d’un site patrimonial protégé à plusieurs titres. A mon sens, c’est un comportement de philistin de détruire la culture dont on a eu la chance d’hériter. Les protestations répétées des associations défendant le site du Bois de Boulogne seraient-elles sans valeur ? Ce n’est pas en jetant l’anathème contre ceux qui osent affronter le pouvoir des lobbies du sport qu’on pourra rendre supportable la défiguration d’un ensemble patrimonial d’aussi grande qualité.

« Conserver, c’est transformer » : l’argument plaît aux architectes, pas à l’opinion. Imagine-t-on sérieusement de découper une toile de Gauguin pour en intégrer des fragments à une œuvre contemporaine, au motif que cela la rendrait plus actuelle ? M. Chemetov lui-même, auteur d’un ministère des Finances qui sent bon le colbertisme, verrait-il d’un bon œil que son œuvre soit altérée afin de limiter la violence de l’impact qu’elle a eu sur les bords de Seine ? C’est pourtant ce qu’on serait tenté de proposer aujourd’hui, ne serait-ce que pour limiter les prétentions d’une architecture asservie aux ambitions hégémoniques de l’Etat ou du grand capital.

Peu importe que l’auteur du projet de la FFT soit Marc Mimram ; Jean-Camille Formigé le vaut bien, au regard d’une histoire moins immédiate que celle de l’actualité. Pour nous, le combat pour les serres d’Auteuil n’est pas celui du bourgeois du XVIe arrondissement contre le sport international (ils ne nous intéressent pas plus l’un que l’autre) ; il est celui d’une opinion qui, toutes classes confondues, s’acharne à défendre la richesse d’une culture menacée par la montée en puissance des intérêts privés. Faudra-t-il que le Bois de Boulogne connaisse le même sort que la Forêt de Bondy pour qu’on s’en aperçoive ? Laissons vivre cette perle de l’architecture moderne du XIXe siècle, en plein XXIe siècle. Elle nous apportera autre chose que l’arrogance du monde qui se construit impunément autour de nous.

Paris le 20.10.2016

François LOYER

Grand Prix du Patrimoine

4 commentaires to “Serres d’Auteuil : réponse à Paul Chemetov”

  1. Merci Monsieur Loyer pour cette excellente réponse. Monsieur Chemetov est d’ailleurs tellement perdu dans l’idée de savoir ce qu’est l’architecture aujourd’hui que parfois il défend le patrimoine, parfois il l’assassine.
    La vérité est qu’à notre époque il n’existe quasiment plus d’architecte, je parle bien sûr de ceux qui savaient autrefois dessiner, maîtrisaient les techniques de construction et les matériaux, nouaient des relations fécondes avec les artisans… Il suffit de voir ce qui se construit aujourd’hui pour comprendre que ce métier n’existe plus, qu’il est totalement vidé de sa substance, et que malheureusement il faut combattre ceux qui s’y accrochent encore et nous pervertissent de leurs idéologies et de leur suffisance.

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  2. De mon point de vue, ce n’est pas à ce niveau que se situe le problème. Pourquoi fallait il à tout prix (fût-il de massacrer un patrimoine reconnu) étendre Roland Garros intra-murros plutôt que le déplacer ailleurs dans la métroploe du Grand Paris (par exemple à Versailles qui était candidate) ? Comment croire à la sincérité des 62 conseillers métropolitains également conseillers de Paris, si c’est pour défendre une aussi médiocre vision Petit-parisienne ?

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  3. Bravo, c’est un rappel très bien argumenté qui dénonce l’orgueil démesuré de certains architectes négligeant la cohérence de l’oeuvre de ceux qui les ont précédé et l’asservissement à une logique exclusive de profit enrobée de prétextes divers et qui tente de discréditer les défenseurs de l’intégrité de ce lieu superbe.

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  4. Excellente réponse, et véritable plaidoirie pour que les politiciens commence enfin de s’occuper de l’intérêt des citoyens anonymes qui constituent leur électorat.
    Le bien-être de tous, et surtout de ceux qui ne sont pas encore nés, contre les portefeuilles et egos de ceux qui les ciblent dans les cocktails et réceptions aujourd’hui.

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