‘Le Charme de Paris » par Thierry Paquot

L’Assemblée générale de SOS-Paris du 19 mars 2015, a été suivie de la conférence dont on publie le texte :

Thierry Paquot, philosophe de l'urbain

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain

Le Charme de Paris

par Thierry Paquot

L’idéologie fonctionnaliste est responsable en grande partie de la déshumanisation des villes et des bâtiments. À vouloir tout transformer en machine, ce sont aussi les humains que l’on robotise, rendus interchangeables et insensibles à leur environnement. Plusieurs facteurs (souci écologique, critique de l’architecture Moderne, redécouverte du corps, exigence pour un cadre de vie habitable, recherche d’un meilleur confort urbain,…) obligent depuis peu les « fabricants de ville » à adopter une approche sensible et à agir différemment . Mais ne rêvons pas ! Ils sont une minorité et parfois même en désaccords entre eux sur ce qu’il faudrait entreprendre. C’est dire si nous devons rester vigilants !

« Charme » et « couleur locale »

C’est une étudiante japonaise qui a attiré mon attention sur le charme d’une ville, d’un quartier, d’une rue. Elle souhaitait s’inscrire en thèse avec moi sur « Le charme de Montparnasse au cours des années 1930-1950 », à partir du témoignage d’écrivains et de peintres. Lors de notre première rencontre, je lui suggérais de circonscrire le mot « ambiance », qu’un laboratoire de Grenoble (le CRESSON) examine depuis des années en détail et de décortiquer le terme d’« atmosphère », immortalisé au cinéma par Arletty (dialogue d’Henri Jeanson pour Hôtel du Nord de Marcel Carné, 1938). Rien à faire, c’était le mot « charme » qu’elle souhaitait utiliser et étudier. Ce mot vient du latin carmen et dans le vocabulaire religieux désigne, selon Alain Rey et son précieux Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, 1992), une « formule rythmique, parfois magique » et plus généralement un « chant ». Mais en français « charme » signifie aussi l’effet d’une puissance magique, ne dit-on pas « être sous le charme de », « en état de charme » ou parfois même que « le charme est rompu » ? Par métonymie le mot « charme » correspond à la qualité de plaire, dans ce cas, nous disons volontiers de quelqu’une ou quelqu’un qu’elle ou qu’il a du « charme ». Je note que les attraits physiques d’une femme sont appelés dès le XVIe siècle, « charmes »… Nous connaissons tous les qualificatifs de « charmant » et de « charmante » attribués à une personne agréable. Tout comme « charmeur » et « charmeuse » qui caractérisent celle et celui qui cherchent à séduire. Qu’en est-il pour une ville ? Elle peut effectivement nous « charmer », « être charmante » sans que nous puissions expliquer précisément ce qui en elle nous séduit tant. Cette qualité-là est bien une valeur sans prix, mais néanmoins réelle et efficace. Ce sont aux architectes, urbanistes, paysagistes, aménageurs, concepteurs lumières, designers, élu(e)s que revient la mission de se préoccuper davantage du charme de leur cité… et de prendre pour cela le temps de la connaître, d’en apprécier les mystères, d’en soigner les ambiances.

Sans titre

Pour cette étudiante japonaise, le charme se nourrissait de la « couleur locale ». Qu’est-ce à dire ? Le mot « couleur » vient du latin color, qui appartient au groupe celarer, signifiant « cacher ». En effet, une couleur dissimule la surface de la chose qu’elle recouvre. Puis « couleur » a signifié « teinte ». Au XVIIe siècle, le vocabulaire des peintres évoque « la couleur locale » pour la couleur qui correspond à tel ou tel élément représenté sur la toile. J.W. Hovenkamp dans sa thèse Mérimée et la couleur locale (Les Belles Lettres, 1928) établit l’histoire de cette expression et examine l’usage qu’en a fait l’Inspecteur général des monuments historiques, Prosper Mérimée (1803-1870). Nous le connaissons comme dramaturge, chroniqueur, romancier (Colomba en 1840 et Carmen en 1845, c’est-à-dire « charme »…) mais il est également le théoricien de « la couleur locale » qu’il emprunte à Chateaubriand. Celui-ci, dans son remarquable Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), note : « C’est ainsi que j’achevais ma revue des ruines d’Athènes… J’avais obtenu des idées claires sur les monuments, le ciel, le soleil, les perspectives, la terre, la mer, les rivières, les bois, les montagnes de l’Attique ; je pouvais à présent corriger mes tableaux et donner à ma peinture de ces lieux célèbres les couleurs locales. » Louis Maigron, dans sa thèse Le roman historique à l’époque romantique (Hachette, 1898), repère des préfigurations à la couleur locale dans l’Astrée d’Honoré d’Urfé et aussi dans Ibrahim ou l’Illustre Bassa, de Madeleine de Scudéry, mais constate que ni Corneille, ni Racine ne s’en préoccupent véritablement. Pour Mérimée, la couleur locale, dont il n’abuse guère du reste, correspond à ce qu’il voit avec les « yeux de l’esprit » (in the mind’s eye est une de ses formules préférées) confie-t-il, ce caractère spécifique, précis, distinctif d’un lieu dont témoignerait l’histoire qui lui colle à la peau, en quelque sorte.

Cette étudiante, encore elle, associait « charme » et « couleur locale » mais m’interrogeait également sur l’expression « ville natale ». Là, je l’orientais vers Aimé Césaire (Cahier d’un retour au pays natal, écrit en 1938-1939) et Madeleine Bonjour (Terre natale. Etudes sur une composante affective du patriotisme romain, Les Belles Lettres, 1975). Tous les deux, chacun à sa manière, posent la question suivante et primordiale : Quelle est la place de notre terre natale dans notre cœur d’humain ? Et quand j’écris « terre natale », j’écris « ville natale », « urbain natal », « territoire natal », là où l’enfant grandit, découvre son monde, fait monde. Tout ce qui finalement va imprégner sa mémoire, tout ce qui constitue son « milieu de vie » : la qualité des bâtiments qu’il fréquente, l’aménité des terrains de jeux, la sécurité qu’il ressent, les parcours qu’il affectionne, l’accueillance dont il bénéficie… Si pour Sigmund Freud « chacun est l’enfant de son siècle », pour les architectes et les urbanistes indéniablement, « chacun est l’enfant de sa ville » ! N’est-ce pas Louis Kahn qui affirme qu’« une ville devrait être telle qu’un petit garçon puisse ressentir, en marchant dans les rues, ce qu’il voudra un jour. » (1). Il va s’en dire qu’il aurait pu écrire aussi « petite fille » ! Voilà la véritable signification de « ville natale » : un condensé de désirs à réaliser, une anticipation à advenir, un futur esquissé.

Lorsque je mentionne ces trois termes au cours d’une conférence, ils m’attirent les foudres de quelques auditeurs qui m’accusent de passéisme et sont persuadés que je refuse la « mobilité généralisée », le cyberespace, l’urbanisme du branchement, du fun shopping – ce qui n’est pas entièrement faux !-, que je souhaite figer le temps au nom d’un charme suranné, d’une couleur locale sépia, d’une ville natale au goût de naphtaline, que sais-je encore ? Non, l’avenir des villes ne se lit pas dans leur passé, aussi glorieux soit-il, mais dans la confrontation tendue de leur présent et de leurs lendemains. Je parlerais plus volontiers d’une nostalgie de la ville (souvent reconstituée) de son enfance (largement rêvée et pour certain cauchemardesque). C’est le médecin suisse Johannes Hofer en 1688 qui forge le mot de « nostalgie » à partir des mots grecs nostos (« retour ») et algos (« souffrance », « douleur »), autre manière d’exprimer le « mal du pays » (heimweh) qui tenaille celui qui s’en est absenté trop longtemps. Cette forme de mélancolie est également étudiée par Immanuel Kant (2) qui précise que le nostalgique ne recherche pas seulement le lieu de son enfance mais son enfance elle-même. Ainsi, parmi les valeurs de la ville, de l’urbain, je propose le « charme », « la couleur locale » et la remembrance de « la ville de son enfance », non pas comme un retour à la case départ, mais comme la possibilité d’une renaissance, d’un recommencement, à partir de son enfance, cet unique « pays natal ». Il existe une autre manière de les valoriser, c’est d’en choyer leurs sensibilités.

Ah, j’allais oublier, l’étudiante est retournée chez elle (à cause du mal du pays ?) et le sujet n’a pas été déposé…et nos trois notions sont encore bien malmenées par les formes architecturales et urbanistiques portées par la globalisation et la soumission à des modes…

En effet, le pastiche est de rigueur pour n’importe quelle « enclave sécurisée » (de la banlieue de Varsovie à celle de Toulouse ou de Mumbai), réaménagement de docks, conversion d’une friche industrielle, régénération d’un quartier délaissé, remodelage d’un grand ensemble… Mimétisme ? Perte des sens, plutôt. À cause de qui ? De quoi ? Avant de pointer les forces de l’uniformisation des formes architecturales et urbaines et de certains de leurs usages, je propose de préciser ce que j’entends par « urbanisme sensoriel ».

 

Cour de Rohan

Le corps et la nature

Vitruve, dans ses Dix Livres d’Architecture (Ier siècle), s’efforce de promouvoir trois finalités valables selon lui pour n’importe quel édifice : firmitas (« solidité »), utilitas (« utilité ») et venustas (« beauté »), tandis qu’Alberti (1404-1472) adopte trois recommandations voisines : necessitas, commoditas et voluptas. Plus d’une fois dans L’Art d’édifier, il insiste sur deux références majeures à ses yeux, pour nourrir l’architecte et plus généralement l’artiste : le corps humain et la Nature (3). Mais leur adoption ne se traduit pas immédiatement, comme par magie, dans les pratiques constructives, le perfectionnement des matériaux et la réflexion des praticiens. Ceux-ci dans leur formation comme dans l’exercice de leur profession ne sont pas conduits à s’en préoccuper. La culture des sens – qui, je le rappelle, ne se réduit pas à une énumération des cinq sens, mais nécessite la compréhension des mécanismes physico-chimiques et neurophysiologiques qui font, que par d’innombrables capteurs, l’être humain est un être sensible, puis s’exprime par l’attention et l’inventivité. L’attention à ce que telle solution « technique » par exemple, ne nuise pas à l’un des sens, le parasitant au profit des autres. Ou bien qu’entre deux possibilités, il choisit celle qui active au mieux les qualités sensorielles des usagers. L’inventivité, pour justement, adapter, mettre au point, améliorer, un élément, un matériaux, une forme du bâtiment ou d’une opération urbaine, afin qu’il sympathise avec les sens en action ou au repos des promeneurs et des habitants. Beaucoup de professionnels sont persuadés de faire du bon boulot, en respectant strictement les normes et les règlements, en reproduisant un savoir-faire transmis, en appliquant un procédé connu, en copiant un modèle vanté dans diverses revues, en s’inspirant d’une réalisation primée, etc. De la même manière, les humains ont durant des siècles mis en danger leur planète, en dédaignant le lieu, ses ressources, son climat, son charme… La nécessité ne suffit pas à justifier l’édification de maisons inhabitables ou de bâtiments mal orientés, méprisant le relief ici ou tournant le dos au fleuve là. Cet intérêt pour les six sens – et leur valorisation – est porté par le souci écologique. C’est parce qu’il nous faut bâtir un environnement habitable, en tenant compte des composants du milieu, que quelques architectes, urbanistes et paysagistes en viennent à considérer l’univers sensoriel des humains. C’est Edward T. Hall, dans La Dimension cachée (1966), qui regrette que les architectes et les urbanistes adoptent des standards, des éléments préfabriqués, des immeubles identiques, un mobilier urbain passe-partout, etc., quels que soient la population concernée et le site retenu, sans tenir compte de l’espace kinesthésique. (4)

Connaissance des sens 

Si la philosophie avec Aristote se préoccupe du « sentir » qui participe tant à l’intelligibilité du monde, il faudra attendre les Lumières et en particulier Étienne Bonnot de Condillac et son Traité des sensations (1754) pour qu’on discute du rôle des sensations dans la connaissance. Le sensualisme ne prône pas que seules les sensations génèrent les connaissances, il évoque plutôt des sensations transformées, « filtrées » dirais-je, par le langage et l’histoire. Accepter l’idée que l’extériorité est une des dimensions du monde s’avère l’apport décisif de ces discussions entre philosophes. Cela ouvre la porte à la phénoménologie avec Erwin Straus (Le sens des sens, 1935), Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Henri Maldiney… Quant à l’anthropologie, elle ne peut faire l’impasse sur le corps, ou l’étude comparée des sensibilités, à la suite de Franz Boas et de Marcel Mauss, pour cerner chaque culture et en comprendre les métamorphoses successives. « Le corps est foisonnement du sensible. Il est inclus dans le mouvement des choses, précise David Le Breton qui réalise la première grande synthèse passionnante sur ce sujet (5), et se mêle à elles de tous ses sens. Entre la chair de l’homme et la chair du monde, nulle rupture, mais une continuité sensorielle toujours présente. L’individu ne prend conscience de soi qu’à travers le sentir, il éprouve son existence par les résonances sensorielles et perspectives qui ne cessent de le traverser. » Les historiens des sensibilités (dans la foulée d’Alain Corbin, de Roger-Henri Guerrand et de Georges Vigarello), les géographes des territoires des sens (à la suite de Paul Claval, Jean-Robert Pitte, Augustin Berque, Robert Dulau…), les psychosociologues, neurologues et écologues (Abraham Moles, Gustave-Nicolas Fischer, Alain Berthoz et bien sûr Roger Barker, James Gibson, Theodore Roszak et Robert Sommer..) apportent, chacun, une brassée d’informations sur chaque sens (l’ouie, la vue, le toucher, le goût et l’odorat et le mouvement) et nous pouvons, grâce à eux, constituer une géohistoire des perceptions sensorielles, expliquer pourquoi le toucher l’emporte sur la vue à telle époque, en cartographier les impacts, en mesurer les bienfaits et aussi dénoncer certaines nuisances (sonores, olfactives, visuelles…). Il est même possible d’examiner les six sens en ville ! (6) Qu’en est-il en architecture et en urbanisme (je laisse volontairement de côté la démarche des paysagistes qui, de par leur relation au vivant, ne doivent pas oblitérer les sens) ?

De la machine à la sensibilité 

Simultanément, la machine est vénérée, idolâtrée. Elle est la preuve du progrès, le signe de la vitesse et de son ivresse, d’une certaine rationalité qui rime avec efficacité, automaticité, qu’on songe aux Futuristes, au Constructivistes, puis aux tenants de l’architecture moderne, qui enseignent au Bauhaus ou se regroupent autour de Le Corbusier dans les Congrès internationaux d’architecture moderne (Ciam, depuis 1928). Le Corbusier, paradoxalement, s’enthousiasme pour une radicalité technique de l’architecture et de l’urbanisme qu’il préconise, tout en se souciant de la qualité de la lumière. D’où ses fameuses fenêtres toutes en longueur, ses brise-soleil, ses loggias et la présence de l’astre sur la plupart des dessins qu’il effectue lors de ses conférences. L’ère machinique rompt avec le passé – entendre l’Antiquité si « vieille » et le romantisme si « niais » (?) – pour enfin discipliner les sens et jouir d’une fonctionnalité prévue par ceux qui savent ! La masse l’emporte sur la singularité, le standard sur le cas par cas, le Modulor sur la diversité des tailles, la norme internationale sur l’originalité locale, culturelle, charnelle, sensuelle ! Le rêve technocratique ? Un habitant moyen dans un habitat moyen afin d’améliorer la moyenne. Alors même que d’autres praticien-ne-s, d’autres créatrices-teurs, d’autres penseurs, pourtant contemporain-e-s, oeuvrent pour un habitat organique, accordé au site, respectueux de la sensorialité, refusant tout carcan, toute réduction de leur expression. Évidemment, l’on songe à Frank Lloyd Wright, mais il existe de très nombreux architectes et d’urbanistes, restés à l’écart du star system, qui bâtissent un logement ou un quartier en prenant comme « matériaux » les sensations de leurs résidants. Ils combinent alors le climat de la météorologie au climat de la psyché humaine. Non sans mal, du reste, car une telle ligne de conduite n’appartient pas à l’air du temps. Il faudra les travaux du Club de Rome (1972), invitant les puissances industrielles à pratiquer une « croissance zéro », la création ici ou là ou cours des années soixante-dix d’un ministère de l’Environnement, pour que l’on prenne au sérieux (enfin !) l’architecture bioclimatique, l’énergie solaire et ses usages domestiques, le « mieux » et non le « plus ». Jean-François Augoyard (théoricien des ambiances) pose la question : « Qu’est-ce qui produit concrètement une ambiance architecturale ? » Et il répond : « 1) C’est un dispositif technique lié aux formes construites et 2) C’est une globalité perceptive rassemblant des éléments objectifs et subjectifs et représentée comme atmosphère, climat, milieu physique et humain. » (7). Chacun de ces derniers termes, qui ne sont pas des synonymes, mériterait un développement. J’insisterais sur le couplage objectivité/subjectivité qui préside à la compréhension d’une ambiance, tant architecturale qu’urbaine. D’un côté, on mesure les qualités tactiles, olfactives, visuelles, sonores et plus difficilement gustatives d’un espace, on peut éventuellement y ajouter d’autres qualités (luminosité, aérodynamisme, température…), d’un autre, on a le ressenti de chaque personne in situ. La polysensorialité d’un individu diffère d’un autre, par sa culture, son âge, son sexe, ses habitudes, ses références, ses propres capteurs, etc. Il faut donc tenir compte de ces deux apports pour réaliser une ambiance jugée agréable par le plus grand nombre des usagers d’un lieu. En Occident, longtemps c’est la vue qui en architecture et en urbanisme était privilégiée, d’où les perspectives, les compositions symétriques, les alternances des volumes, le primat de la ligne droite et plus généralement d’une géométrie sans détour, sans courbe, sans souplesse, sans hésitation. Alain Berthoz, spécialiste de physiologie de la perception (8), remarque que « les architectes des vingt dernières années ont oublié le mouvement. Ils construisent de gigantesques fichiers, et à quelques exceptions près, Oscar Niemeyer, André Bruyère ou Ricardo Porro, ils ne connaissent que la ligne droite. » Or, ses travaux sur le fonctionnement cérébral, les « propriétés subtiles des capteurs sensoriels » et la « merveilleuse complexité du système nerveux central » l’amènent à mettre en avant trois « éléments constitutifs de notre perception », les régularités, le hasard et le mouvement, qui sont, selon lui, déficitaires en architecture. Les architectes qu’il cite – chacune et chacun ici peut en mentionner d’autres – rompent, il est vrai avec la dictature de l’angle droit et (re)nouent avec la sinuosité, le parcours, la surprise, en un mot avec l’émotion. Celle-ci est absente de la plupart des constructions qui nous sont imposées depuis pratiquement tout le siècle dernier, un siècle marqué par la domination absolue de l’idéologie machinique. Alors même que les « nouveaux » matériaux, comme le béton et l’acier, et dans une moindre mesure le verre, sont malléables et pas aussi rigides que l’on croit, l’on attend encore des architectes heureux de les utiliser sensuellement ! Le béton liquide est coulé, il est par conséquent modelable et tout dépend de son coffrage. Pourtant, sa seule appellation évoque une architecture brutale, pleine, « carrée », définitive. Lorsqu’on dit que « c’est du béton » cela signifie « indestructible » et l’on pense à un blockhaus échoué sur une plage normande… Quant au verbe « bétonner », il évoque immédiatement l’autorité bureaucratique, le gâchis paysager, l’irréparable. Pourtant, les architectes mentionnés par Alain Berthoz sont convaincus de pratiquer le béton de façon créative. Son constat est encore plus indiscutable avec l’architecture des gratte-ciel, longtemps limitée au parallélépipède, au cylindre, au cône. Elles sont généralement vitrées, reflétant les autres bâtiments et du coup, deviennent impalpables, froides, distantes, sans grâce. Il donne comme « mauvais exemples », la Bibliothèque François Mitterrand et la Fondation Cartier. Là encore, chaque auditeur peut contester ces choix et pointer d’autres bâtiments (la plupart des gratte-ciel de Paris, des Olympiades au Front de Seine et à La Défense …)

Dans La simplexité (9), Alain Berthoz explique que « les capteurs sensoriels travaillent tous dans des ‘systèmes de référence’ ou référentiels, différents » qui « codent l’espace selon des géométries différentes ». Il espère que les architectes en tiendront compte, sachant que « le point de vue spatial » des hommes et des femmes n’est pas le même, et qu’il dépend aussi, dans une certaine mesure, des « cultures spatiales » qui chacune apprécie à sa façon les distances, les franchissements, les inclinaisons, les tournants et les dénivelés… Il s’attache au toit, à l’escalier mais aussi au « coin de rue » et en admire la variété des formes et des significations. La simplexité conduit à la diversité, par mille et un détours heureux, qui honorent l’humain équipé d’un cerveau interactif et créatif.

Faites le « plein de sens »

La stimulation des six sens diffère selon l’activité pratiquée en un lieu particulier. L’acoustique, par exemple, ne sera pas la même dans une gare à une heure de pointe, un grand magasin, une chambre d’hôtel ou le bureau d’un gratte-ciel. Il en sera de même pour le confort thermique. Le citadin n’exige pas d’être pareillement protégé des intempéries dans une rue, sur une dalle ou au sein d’un bâtiment. Vous observerez qu’à La Défense, un jour de pluie, les passants se hâtent en empruntant au maximum les passages souterrains ou couverts. Par contre, un jour de soleil, ils déambuleront gaiement sur la dalle, effectuant un trajet en plein air plus long. Ainsi, selon la météo, les itinéraires varient. On sous-estime les passages et les arcades (comme dans les bastides, mais aussi à Bologne ou rue de Rivoli), pourtant le promeneur les recherche l’été pour l’ombre et l’hiver contre le vent et la pluie… Dans son récit d’anticipation, Paris en l’an 2000, qu’il publie en 1869, le docteur Tony Moilin, dote la capitale de tout un réseau de rues couvertes, de rues-galeries (idée qu’il emprunte à Charles Fourier) qui sont équipées de fauteuils, de plantes vertes, d’éclairages et aussi de vitrines. Il s’excuse auprès des marchands de parapluie à qui il enlève le pain de la bouche, mais aller dehors en restant dedans, si j’ose dire, lui paraît un progrès inestimable.

Pour un urbanisme sensoriel

L’urbanisme n’est pas un art culinaire et ses pauvres recettes s’avèrent décevantes. À chaque fois, il faut innover, concerter, expérimenter et effectuer, plus tard, un retour sur la réalisation auprès des habitants, des usagers et des divers partenaires, ce qui est rarement prévu. Aussi ne vais-je pas ici définir une fois pour toute un « urbanisme sensoriel », qui reste largement à inventer, et qui ne sera jamais transposable d’un lieu à un autre. Néanmoins, face aux universités si peu propices à la production des connaissances, aux prisons qui réinsèrent si peu, aux hôpitaux qui à l’exception de certaines réalisations, participent guère à la thérapie, aux lourds portillons du métro parisien inhospitaliers, aux signalétiques approximatives, aux … – là, j’interromps la liste de ce qui ne va pas, car nous la connaissons tous -, il est envisageable de corriger ces imperfections et d’y substituer des constructions de qualité qui suppriment les aménagements sociofuges, coercitifs, blessants et les remplacent par des ménagements au diapason de nos sens et de notre corps. On peut même se demander pourquoi une architecture décente et un urbanisme de l’accueillance ne sont pas davantage privilégiés. Ce n’est pas une question de coût. Ce n’est pas une question de temps. Ce n’est pas une question de compétences et de savoir-faire. Alors pourquoi ? L’habitude, la répétition du même, la peur du nouveau, le conformisme de la mode, l’appréhension de l’autonomie, la crainte de l’inédit, du cas par cas ? Certainement un peu de chaque et surtout la phobie du sensuel, du charnel, du corporel, du sexuel. L’urbanisme sensoriel transfigure les sens, magnifie les sensations, célèbre l’humanité des humains. L’architecture se doit d’honorer les activités qu’elle reçoit.

Gilles Clément (né en 1943) est jardinier et écrivain (10). C’est aussi un des paysagistes français les plus créatifs et un paisible théoricien à qui l’on doit les notions de « Jardin Planétaire », de « Jardin en Mouvement », de « Tiers Paysage ». Il privilégie l’unité et la différence, à la totalité et à l’ordre autoritaire – si « ordre » il y a, c’est toujours pour lui, un résultat… Il écrit des poèmes en prose et sème des plantes, comme des mots, sur la phrase de la terre. Il conseille de s’entêter et affirme que le désespoir fait vivre. Il vibre aux respirations des espèces et s’étonne de leur inventivité. Il s’émerveille de la nature – même ce qui se décompose reste vivant – et s’inquiète des bureaucraties, dont celle qui a fabriqué « le développement durable », la même qui tolère des bâtiments neufs qui ne stockent pas les déchets recyclables et méprisent l’eau de pluie : « La première étape du mécanisme faisant défaut, on ne voit pas comment les autres pourraient s’enclencher. » En effet. Il ne démissionne pas pour autant. Côtoie les mauvaises herbes et apprécie les friches. Le mot « mouvement » lui, plaît, non pas celui qui sous-entend les déplacements incessants (« T’as la bougeotte, où quoi ? »), l’hypermobilité (« C’est super on bouge sans arrêt ! »), non, celui qu’il définit ainsi : « Manifestation de la vie ». Le jardin est constitué d’êtres en mouvement (plantes, animaux, humains), mais aussi de matériaux en mouvement (pluie, érosion, détritrisme). Le jardin traditionnel vise à modérer ou à éliminer l’ampleur des mouvements. Pour y parvenir, il multiplie les dépenses d’énergies contraires aux énergies en place. Le Jardin en Mouvement interprète et exploite les énergies en place. Il tente d’aller le plus possible avec, le moins possible contre. » L’être humain n’est qu’un élément de l’environnement. Il doit consacrer ses talents à accompagner ses rythmes, non pas à en perturber le « bon fonctionnement » en y introduisant des produits toxiques, en brisant des chaînes alimentaires, en saccageant des écosystèmes, en se prenant pour un démiurge. Disponibilité et humilité orientent son travail. Étonnement et beauté sont ses récompenses. Gilles Clément est l’auteur que tout amateur de paysage, d’urbanisme et d’architecture doit lire, non pas pour répondre à une quelconque interrogation écrite, mais pour le plaisir de penser la vie, de grandir en soi sans faire de l’ombre à ses voisins, de s’épanouir au cœur du cosmos, d’appréhender son existence à l’aune des pulsations telluriques et océanes. Je jardine pour devenir jardinier, c’est-à-dire un être en paix et de paix. Les guerriers ricanent, les battants haussent les épaules, les décideurs se moquent, car là où ils passent, plus rien ne pousse ! « Challenge », « compétition », « concurrence », « réussite », « classement », « attractivité », « investissement », n’appartiennent pas au vocabulaire du jardinier. Lui, « féconde », « plante », « arrose », « entretient », « attend », « observe », « sent » et « ressent ». Son ambition est immodeste, il le sait et ne s’en vante pas. Il rêve de transformer la terre en un « jardin ouvert » (quel bel oxymore !), avec ses clairières et ses bosquets, ses forêts et ses étangs, ses plantes sauvages et ses arbres fruitiers, ses fleurs et ses senteurs, ses braconniers et ses promeneurs, ses chemins et ses à-côtés. En cela, il aiguise nos sens, les frotte aux couleurs, sons, odeurs, goûts et touchers qui en retour nous imprègnent de leur grâce. Il est seul. Et les bonnes volontés ne suffissent pas. Il faut un mouvement d’opinion qui réclame des expérimentations pour créer des milieux urbains sensoriels. Les talents existent…

Paris en ses charmes…

N’en déplaisent aux partisans des gratte-ciel, Paris n’en a pas besoin pour charmer. Depuis bien longtemps les témoignages s’accordent sur l’agréabilité de Paris. Et encore, ceux-ci, qui nous sont parvenus, sont pour la plupart écrits ou peints, photographiés, chantés ou filmés, aussi ignorons-nous ce que ressentaient les visiteurs ne disposant pas de ces supports… Pourquoi Paris charme-t-il ou charme-t-elle ? Oui, il nous faut noter cette question de genre, parfois l’on en parle au masculin et parfois au féminin, surtout lorsqu’on évoque justement son charme, son attrait, son sex-appeal ! Chacune et chacun ici présent s’avère piétonne et piéton et possède ses itinéraires, ses pauses, ses coins préférés, aussi ne vais-je pas me lancer dans un impossible, incomplet, insatisfaisant inventaire, je vais juste, pour ne pas conclure, mais inviter à la promenade, indiquer quelques lieux qui sont indéniablement charmants, du moins à mes yeux. Sachant que ce qui rend charmant un lieu, outre la présence d’une personne aimée, ne peut être reproduit ailleurs, que cela lui échappe, que cela relève d’une alchimie mystérieuse, qu’il n’en pas responsable et que par conséquent il faut coûte que coûte en empêcher l’altération, la démolition, la destruction et en prendre soin, tout simplement, humblement, amicalement… J’ai mes endroits préférés, plusieurs par arrondissement, mais, rassurez-vous, je ne vais pas en établir une liste interminable. Comment échapper à la biographie ? Ne pas dessiner sa cartographie affective ? Ne pas revivre des instants forts ou douloureux, faits de rêves, d’espérances, de ruptures et de chagrins plus ou moins graves ? Une ville, comme une maison, ressemble à une éponge à souvenirs. Si je presse sur celle-ci, me reviennent alors en mémoire des images… Enfant, la Conciergerie vue depuis le quai de la mégisserie m’impressionnait (elle était alors nue et sans bâches publicitaires) et m’évoquait un château-fort, de même que la Jardin des plantes (avec sa ménagerie), la mosquée et les arènes de Lutèce, que peu d’amis connaissent. Adolescent, j’étais attiré par les puces de Saint-Ouen, le Quartier Latin et surtout par tous les dénivelés, les rues munies d’escaliers (en particulier autour de Montmartre), une ville pour moi, alors, affichait son relief, il fallait monter et descendre pour la conquérir ! Lycéen à Turgot, je me perdais dans le dédale des passages et admirais, à l’instar des surréalistes, ces deux portes sans fortification que sont Saint-Martin et Saint-Denis. Étudiant, combien de fois ai-je longé la Seine en flirtant ou en conversant, imaginant refaire le monde ? À cette époque, toutes les voies que j’empruntais me conduisaient d’un bouquiniste à un autre et m’orientaient toujours vers Odéon, sur la rive gauche. Là, j’étais chez moi. Le musée Delacroix, place Furstenberg, n’est-il pas charmant ? Et la rue Tournefort ou la rue Mouffetard ? Plus tard, j’ai appris à apprécier des portions de rue (l’avenue Leclerc de la porte d’Orléans à l’église de Montrouge, la rue Lanneau qui conduit à la rue Valette…), des vues particulièrement cadrées (la place du marché Saint-Honoré, la place Dauphine, la place Sainte-Catherine…), des paysages urbains (la rue Myrha et alentours, la rue du faubourg Saint-Antoine avec sa courbure finale qui retarde l’arrivée de la Bastille, la rue de Charenton bien longue…), ce sont des lieux simples, parfois hétérogènes dans leurs façades, leurs coloris, leurs ambiances, mais justement…

Chacune et chacun a ses coups de cœur, qui varient au fil du temps et des transformations, à la fois, de la physionomie de la ville et de ses propres appréciations. Toute brutalité perturbe notre sensibilité, qui résulte d’une lente et délicate acclimatation. Il faudrait parler des quartiers ratés, des rues tristes, des immeubles revêches, des constructions hideuses et en comprendre le comment du pourquoi. Un exemple, parmi d’autres, le quartier Seine Rive-Gauche, pourquoi est-il si dense, si peu aéré, si peu amène, sans caractère alors que son « pendant » rive-droite, le quartier de Bercy, pourtant pas gâté au départ avec son stade pyramidale, pataud et laid, puis plombé par le centre commercial de Renzo Piano, s’en sort par si mal, grâce à des immeubles élégants et un parc agréable ? On le voit, il n’existe aucune recette pour favoriser le charme d’une ville. Par contre, on sait ce qu’il ne faut pas faire et qui irrémédiablement en briserait la diaphane subtilité, le précaire équilibre, l’imperceptible harmonie, la juste proportion…

Notes :

(1) Cf. Silence et lumière, de Louis Kahn, traduction française, Paris, Les éditions du Linteau, 1996, p.298.

(2) Cf. Anthropologie du point de vue pratique Emmanuel Kant, traduit par Michel Foucault, Paris, Vrin, 1964. Lire également : « Le concept de nostalgie », par Jean Starobinski, Diogène, n°54, 1966.

(3) Cf. L’Art d’édifier, par Leon Battista Alberti, traduction et commentaires par Pierre Caye et Françoise Choay, Paris, Seuil, 2004.

(4) Cf. La Dimension cachée, traduit de l’américain par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, Seuil, 1971.

(5) Cf. La saveur du Monde. Une anthropologie des sens, par David Le Breton, Paris, Métailié, 2006, p. 13.

(6) Cf. Des corps urbains. Sensibilités entre béton et bitume, par Thierry Paquot, Paris, Autrement, 2006, « Ville », par Thierry Paquot, dans Dictionnaire du corps, Paris, PUF, 2007 et surtout L’urbanisme c’est notre affaire ! de Thierry Paquot, Nantes, L’Atalante, 2010, dont je reprends ici l’argumentaire.

(7) Cf. « Éléments pour une théorie des ambiances architecturales et urbaines », par Jean-François Augoyard, Les cahiers de la recherche architecturale, n°42/43, Marseille, éditions Parenthèses, 1998, p.22, on lira dans le même dossier, « Ambiances et écologie. La filiation historique dans la recherche architecturale française », par Alain Chatelet et « L’avenir des ambiances… et des recherches sur celles-ci », par Luc Adolphe. 

(8) Cf. Le Sens du mouvement, par Alain Berthoz, Paris, Odile Jacob, 1997, 2008, p.277 et s. et notre entretien dans Urbanisme, n°368, septembre/octobre 2009.

(9) Cf. La simplexité, par Alain Berthoz, Odile Jacob, 2009 et aussi, Les espaces de l’homme, sous la direction d’Alain Berthoz et Roland Recht, Odile Jacob, 2005.

(10) Tous les livres de Gilles Clément sont à lire et à méditer, je n’indiquerais ici que : Où en est l’herbe ? Réflexions sur le Jardin Planétaire, textes présentés par Louise Jones, Arles, Actes Sud, 2006 et Gilles Clément une écologie humaniste, par Gilles Clément et Louisa Jones, Aubanel, 2006.

 

 

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