Conférence « Paris avec des tours ou sans » 25/02/2015

GRATTE-CIEL AVEC OU SANS ?

photomontage Jan Wyers

Revenir aux grands projets des années 70 et réinventer le pari de la hauteur ? Ou ménager Paris dans le respect des règles qui ont fait sa grandeur ? La forme de Paris présente un modèle urbain fait de règles démocratiques, écologiques, sociales, esthétiques et humaines dont les conséquences ne sont autres que la beauté et l’efficacité d’une des villes les plus denses et les plus agréables au monde. La sauvegarde du charme de Paris, loin d’un combat passéiste, peut contribuer à penser les questions environnementales et urbaines actuelles; elle est fort opportunément devenue une question politique.

Avec Thierry Paquot, philosophe de l’urbain et auteur de Désastres Urbains : Les villes meurent aussi (La découverte, 2015), François Loyer, historien d’art et de l’architecture, auteur notamment du célèbre Paris xixe siècle : l’immeuble et la rue, administrateur de SOS Paris, Bertrand Sauzay, ancien directeur des activités mondiales d’immobilier d’Alcatel-Lucent. La modération de cette conférence était assurée par Corinne LaBalme, membre de l’Association des Journalistes du Patrimoine (AJP) et de l’Association pour la Presse étrangère (APE).

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Bertrand Sauzay et Corinne LaBalme

 

La salle des mariages de la mairie du 2e arrondissement que nous remercions tout particulièrement pour son chaleureux accueil, suffisait à peine à contenir l’auditoire venu en nombre assister à la conférence organisée par SOS Paris avec le Collectif contre la Tour Triangle. Trois heures d’explications et débats dans cette ambiance délicieusement désuète n’ont pas suffi à épuiser la question.

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain et membre de la Commission du Vieux Paris s’est attaché à répondre très précisément aux arguments pro tours de Jean-Louis Missika, notre adjoint à l’Urbanisme de la ville : modernité, attractivité économique et densité…

De quelle modernité parle-t-on ? De la modernité dont les tours, ou gratte-ciel, et leurs fascinantes images sur papier glacée seraient depuis plus de 100 ans le symbole ?

Les gratte-ciel sont des objets urbains qui ne peuvent exister sans le secours d’ascenseurs, téléphones, air conditionné et technologies de toutes sortes pour limiter leur grande fragilité ; ils sont effectivement les symboles d’une époque révolue où la débauche d’énergie était de mise, le gâchis des matières premières possible au nom du self made man qui affichait ainsi sa réussite économique. Avec la préoccupation environnementale ce genre de prouesse ne vise plus la hauteur mais le mieux vivre et doit se concentrer sur les innovations en matière d’énergie et aussi sur les qualités spécifiques à la vie citadine, que sont l’urbanité, la diversité et l’altérité.

Les gratte-ciel ne sont pas synonymes d’attractivité économique, il n’existe aucune corrélation entre l’édification d’une tour, l’arrivée massive d’investisseurs et la création d’emplois. Ce qui attire les entreprises à Paris, ainsi que les touristes, c’est au contraire son cadre exceptionnel de ville patrimoniale, vivante, diverse.

Quant à la densité, de nombreuses études l’ont démontré, les formes urbaines les plus efficaces ne sont pas les tours !

Pourtant depuis plus de 100 ans, les gratte-ciel s’élancent à la conquête du ciel et montrent chaque jour la vanité de leurs efforts vers le « toujours plus », plus grand au détriment du « toujours mieux ». Objet désuet, luxueux, arrogant, le gratte-ciel appartient au même « paquet urbanistique » que l’étalement urbain, les gated communities, les centres commerciaux, le refuser c’est rompre avec cet urbanisme productiviste et appeler à la créativité et à l’inventivité de tous !

Dans le monde durable d’aujourd’hui la prouesse n’est plus celle de la hauteur mais celle de l’harmonie environnementale, d’organisations innovantes   à énergie positive…

Projet Duo - Photo Dossier de Presse

Projet Duo – Photo Dossier de Presse

Les tours ne sont pas synonymes d’attractivité économique bien au contraire : aucun lien scientifique n’a jamais été établi entre ces éléments. Ce qui attire les entreprises à Paris, comme les touristes, c’est au contraire son cadre exceptionnel de ville patrimoniale.

Quant à la densité, de nombreuses études l’ont prouvé, les formes urbaines les plus efficaces en ville ne sont pas les tours ! Pourtant depuis plus de 100 ans, les tours s’élancent à la conquête du ciel et prouvent chaque jour la vanité de leurs efforts vers le toujours plus, plus grand, plus haut… Mais où est l’humain dans cette grandeur, que lui reste-t-il? Si ce qui fait l’humanité d’une ville, son charme est presque inexprimable tant il s’agit de subtilité, de nuances, ce qui en est sa caricature est à proscrire !

François Loyer, historien d’art et du patrimoine, a vécu de très près, lui, la folie des hauteurs depuis les années 70… Il ne s’agit pas de quelques tours ici ou là mais d’une véritable invasion dans le paysage : l’air de rien, 330 tours ont déjà grignoté ou vont encore grignoter le beau ciel d’Ile de France. Pourtant après la grossière erreur des tours parisiennes, avec les urbanismes sauvages des 13e et 15e arrondissements, la tour Montparnasse avait été si décriée qu’un plafonnement des hauteurs avait été remis en vigueur à Paris, et grâce enfin aux constants efforts des amoureux du patrimoine, la plupart des tours avaient été cantonnées à la Défense avec l’infrastructure adéquate.

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L’urbanisme de tours est un urbanisme coûteux et ne fonctionne que si l’argent coule à flot : seuls les riches, grands groupes ou propriétaires étrangers tels ceux du 15e arrondissement peuvent s’offrir le luxe du gratte-ciel et son entretien, sa vue panoramique et l’illusion de dominer le monde… La tour du pauvre, elle, est un repoussoir, ses appartements sont étroits, mono-orientés, avec vue sur dalles et échangeurs livrés au vent et aux ordures : on sait qu’elle est vouée à l’échec à l’instar des barres de HLM avec les drames sociaux collatéraux que l’on connait. Il est paradoxal qu’elle soit aujourd’hui, de nouveau, l’objet d’une telle adulation. L’expérience des Trente Glorieuses avait pourtant eu pour conclusion la démolition à grande échelle, dès les années 1990, des tours et des barres qui nous avaient été laissées en héritage… La leçon du passé ne servirait donc à rien ?

La tour est un dispositif anti-urbain de ségrégation. Pour d’évidentes raisons de sécurité, elle génère le vide à ses pieds : ce no man’s land interdit toute proximité et toute continuité, quand la ville ne se conçoit pas sans elles ! Le paradoxe du dispositif est d’ajouter à cette forme d’insularité artificielle un effet de congestion consécutif à la concentration des accès souterrains. Le sentiment de dangerosité en est accru, sans bénéfice aucun en terme d’efficacité : la densité est six fois plus faible que celle des immeubles mitoyens traditionnels ! Or ceux-ci ont le mérite de pouvoir accueillir simultanément commerces, logements ou bureaux puis de s’adapter à leur évolution sans remettre tout en cause.

Bertrand Sauzay, ancien directeur des activités mondiales d’immobilier d’Alcatel-Lucent a recensé un panorama mondial des projets de tours et des villes. Il en ressort qu’auprès des magnifiques tours de 1000 m de haut de Wu Han ou de celle de 800 m de la Burj Qalifat à Dubai, présenter une énième tour de 200m comme innovation et vecteur d’attractivité et comme un must à Paris fait sourire !

Les tours poussent en effet comme des champignons à Hong-Kong ou ailleurs où la place au sol est si rare, ou dans les paradis fiscaux pour d’autres raisons ; mais à Paris, ville patrimoniale, horizontale et basse et surtout déjà bâtie, elles restent une aberrante solution. Leur place peut éventuellement se réfléchir au sein du Grand Paris, sur certains nœuds de circulation et transports bien étudiés qui rendent possible cette conjonction des besoins, l’idéal restant la conception de La Défense. Même si des projets de tours écologiques, intégrant des fermes urbaines et des systèmes de production d’énergie sont aujourd’hui à l’étude, ce n’est pas du tout ce qui est proposé pour Paris actuellement.

Pour ce qui est du projet de la Tour Triangle du Parc des Expositions de la Porte de Versailles, et bien qu’aucune étude ne soit venue quantifier son intérêt, général ou pas, la question de son impact ne peut être que prévisible et désastreux avec le rétrécissement du parc des expositions et l’amputation de 6000 m2 de son fleuron, le hall 1 jusqu’alors le plus important hall en Europe !

La tour Shard à Londres

La tour Shard à Londres

Hérisser la ville de tours d’enceinte à l’heure où l’on devrait l’ouvrir à sa première couronne semble bien peu réfléchi et contradictoire : S’il faut absolument marquer d’un signal fort l’entrée de la ville, un gigantesque hologramme de 200m de haut à l’effigie de notre maire pourrait faire son effet, quitte à changer d’image aux élections suivantes ?

Le débat qui a suivi a porté sur l’anti écologie de ces gouffres urbains et les milliers de m2 de bureaux vides de la région parisienne. Danielle Simonnet, Conseillère de Paris et élue du Front de Gauche a aussi pointé de sa belle énergie son engagement fort et d’origine contre ce projet démesuré, coûteux et particulièrement inadapté aux besoins des Parisiens. Patrice Maire, Président de l’association Monts 14, a rappelé l’importance de l’esthétique du paysage et des dommages irréversibles que causent l’écrasante covisibilité des tours à côté des monuments. Olivier Rigaud, Coordinateur duCollectif contre la Tour Triangleest intervenu sur le volet financier de la Tour Triangle : Un projet privé à 500 Millions d’euros, dont le financement s’apparente à un partenariat public-privé avec une redevance en retour à la ville insuffisante et une exemption totale de charges foncières, un bail emphytéotique de 80 ans après lequel la tour reviendra dans le giron de la ville avec reconfiguration totale si ce n’est une destruction hors de prix.

Vues Samar - St Eustache par Jan

La soirée s’est conclue sur la présentation du livre de Mary Campbell Gallagher, membre de SOS Paris et fondatrice de l’association américaine pour la protection de Paris  : « Paris Without Skyscrapers: The Battle to Save the Skyline of the World’s Most Beautiful City ».

Les pro-tours présents ont argué d’un manque de dialogue et d’une position de principe de notre part : comment auraient-ils deviné que ce n’était pas faute d’avoir essayé rendez-vous, lettres, ou toutes formes d’échange…

Quand on est pour les tours, c’est parce que c’est beau, une tour, moderne et signe de santé économique ! Sauf que ces arguments ne résistent pas au débat scientifique, l’esthétique exceptée mais exclusivement sur papier glacé… Dur est le triste retour à la réalité de la dalle bétonnée!

C.N. F.L. T.P.

 

 

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