Léon Krier : C’est une stitch-up, Monsieur le President

 

Monsieur le Président, ceci est un coup monté ! 

Leon Krier conteste le choix de Dominique Perrault pour diriger le réaménagement de l’île historique au cœur de Paris. Article paru sur le site BDonline.

 

Par Léon Krier

Traduit de l’anglais par Marie Karel

Dominique Perrault a été désigné par le président M. Hollande et la maire Madame Hidalgo, pour « réfléchir » sur les futures apparence et utilisation de l’Île de la Cité, dans le cœur du Paris. L’ordre de mission présidentiel avance pertinemment le diagnostique que l’Île de la Cité se trouve dans un état insatisfaisant et avec un nombre déclinant d’habitants. Le départ imminent des « mastodontes » institutionnels : Palais de Justice, Préfecture de Police, Tribunal de Commerce et Hôtel-Dieu, qui occupent près des deux tiers de sa surface, impose à l’île vénérable à un changement historique lourd.

Au cours des 20 derniers siècles, l’île a évolué, passant de capitale de province à métropole impériale et centre administratif. Le caractère monumental donné par Haussmann au tissu bâti et à l’espace de l’Ile de la Cité, a fait de l’ombre à la monumentalité de la Sainte Chapelle et de la cathédrale Notre-Dame, en rabaissant leur prééminence spirituelle et matérielle. Le dépeuplement sévère qui a suivi, a épuisé sa vitalité économique et sociale.

Il est, en effet, urgent de mener une réflexion globale sur les possibilités d’avenir de ce terrain central.

La déclaration d’intention du Président aurait pu être interprétée comme un souhait de faire revenir l’île, à l’avenir, à une situation plus conforme au sens civique. Mais le choix de Dominique Perrault révèle une intention sous-jacente de François Hollande. Si sa volonté est d’inverser la tendance fatale historiquement et de faire appliquer à l’Ile de la Cité un niveau de mixité avec usage mixte, des activités mixtes, des finances mixtes, une architecture de mixité, son choix de l’architecte amènera, à coup sûr, un résultat exactement à l’opposé.

 

Dominique Perrault est non seulement l’architecte de la BNF (anciennement « TGB  – Très Grande Bibliothèque »), mais il n’a pas son égal en matière de méga-structures monofonctionnelles, sur des surfaces XXL, et de gratte-ciel. Il est, d’une certaine façon, le roi de la démesure et de la machinerie à grande échelle, à l’esprit contraire au sens civique. Je l’ai vu lors d’une table ronde annonçant avec solennité sa « mission nationale ». Rien de moins.

Dominique Perrault est un expert de l’exagération, de la répétition mécanique, à un degré au-delà de l’exaspération, froid, distant, irritant comme les abérrations (architecturales) en dehors de leur contexte peuvent l’être, toujours mortifère pour son environnement géographique ou humain quelqu’il soit, violemment, indisposant. Sa connaissance du tissu urbain et architectural traditionnel, est totalement inexistante.

À en juger par l’opération chirurgicale qu’il a réalisée au Luxembourg sur le bâtiment de la Cour de Justice de 1973, seul édifice public moderniste important réalisé au cours des 60 années d’activité de la construction de l’Union européenne à Bruxelles, au Luxembourg et à Strasbourg, il n’est nullement porté à travailler en bonne entente dans un cadre urbain ou architectural donné, que ceci soit traditionnel ou moderniste. Le palais emblématique d’acier et de verre sur le plateau de Kirchberg, appelé pertinemment «Le Palais», est maintenant dépouillé de son corps et de son âme, et enfoui dans un fatras illisible de verre teinté et de métal.

 

Tours de la Cour de justice de l’Union européenne au Luxembourg par Dominique Perrault (2008)

Ce choix scandaleux révèle que rien n’a changé dans la politique culturelle de choc, française. La peur de la « ringardise », méthodiquement insufflée dans l’équipe politique de Mitterrand et auprès de ses inquisiteurs culturels, ne permet aucune déviation, malgré les Grands Travaux stériles, La Défense mort-née et les échecs notoires de l’aménagement des Grands Ensembles (sauf ceux de Plessis-Robinson par le maire Philippe Pemezec avec les architectes Breitman et Spoerry).

Les deux derniers maires de Paris, Delanoé et Hidalgo n’ont cessé de déclarer compulsivement que Paris doit être « réinventé ». Même malgré les nombreuses consultations se prononçant massivement contre les immeubles de grande hauteur, Hidalgo passe en force, autorise et maintenant construit des immeubles en rupture avec les hauteurs du centre de Paris et avec son caractère.

Depuis que l’énergique Commission du Vieux Paris a été affaiblie par le maire Bertrand Delanoe, les concertations citoyennes et les recours sont devenues, sinon une farce, une vaine affaire, leurs petites victoires étant régulièrement annulées par le Conseil d’Etat. Même un ministre d’Etat est impuissant face à la vogue désastreuse : en 2012, la ministre de la Justice, Christiane Taubira, a tenté en vain d’arrêter la construction du nouveau Palais de Justice, un mammouth de 160m de haut, sur le péripherique. Elle n’a fait que le retarder de deux ans. Une fois signés les contrats, ces projets ruineux ne peuvent nullement être ni stoppés, ni court-circuités comme des investissements toxiques.

Les liens entre les géants du développement, de la construction, des finances, les politiques et l’administration ne sont pas un secret. Les  dépassements des coûts astronomiques de la Philharmonie de Paris, de la Ciudad de la Cultura de Galicia à Saint Jacques de Compostelle, du Centro Congressi de Rome et l’hystérie des extravagances monumentales sont les signes d’une corruption morale et esthétique.

 

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Retrouver la version originale en anglais de cet article sur notre site :

http://wp.me/P2z3lR-1io

 

Lire cet article en anglais sur son site d’origine BDonlinehttp://www.bdonline.co.uk/comment/cest-une-stitch-up-monsieur-le-president/5084748.article

Plus d’info sur Leon Krier :

Leon Krier on sustainable urbanism and the legible city

 

 

 

 

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