La Canopée des Halles : l’environement patrimonial méprisé

La Canopée du Forum des Halles a été inaugurée hier par Anne Hidalgo en présence de Bertrand Delanoë et Christophe Curvillier d’Unibail-Rodamco, entre autres. Le Forum n’a pas été fermé pendant l’opération, les travaux de la gare du RER continuent.

La Canopée en travaux en septembre 2015

La Canopée en travaux en septembre 2015

La Canopée est l’oeuvre des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti qui ont remporté le concours international en 2007, après que le premier projet de 2004, de David Mangin, eut été été abandonné. La charpente de métal, d’une superficie d’un hectare, recouverte de 10.000 panneaux de verre, reposant sur deux bâtiments latéraux, réalisée par le groupe Fayat de renommée internationale, est considérée comme une prouesse technique. Abritant ce qui est présenté comme la  « plus grande gare souterraine de l’Europe », la Canopée incarne « une vision ambitieuse du site en tant que porte emblématique du Grand Paris ». En faire d’un centre commercial la « Porte du grand Paris » est une curieuse conception de l’esprit des villes et il est à noter que l’aménagement de la gare, est en cours, indépendamment de la Canopée et du Forum. La structure de la Canopée a reçu le prix annuel du Syndicat européen de la construction métallique.

Structure de la Canopée des Halles.

« On ne demandait pas à Monet pourquoi il peignait les maisons en jaune », a expliqué Patrick Berger, architecte de la Canopée. Sauf que Monet n’a jamais construit un bâtiment dans Paris, pas plus qu’un couvercle de centre commercial !

La structure s’achève après 8 ans de travaux pharaoniques sur site occupé, des rudes combats avec les associations (comme : Accomplir), et une facture qui s’élève à près de 250 millions euros.  Le projet aura coûté 343 millions à Unibail: 105 millions pour le chantier et 238 millions pour devenir propriétaire du centre, comptant sur l’accroissement du potentiel commercial du Forum des Halles. L’ensemble du projet de rénovation a atteint à 918 millions d’euros net, soit plus d’un milliard taxes comprises.

Vidéo : un tour d’horizon du quartier depuis les hauteurs de Saint Eustache :

Les espaces des équipements culturels jouxtent le centre commercial qui propose pratiquement exclusivement des enseignes de groupes côtés en bourse, ce qui est devenu une règle générale partout où les instances du public collaborent avec des acteurs du privé dans la création d’espaces d’affaires (pourquoi ?) …

Canopée : (du latin conopeum : moustiquaire, lit entouré d’une moustiquaire. Le sens à évolué vers celui de rideau, canopé en vieux français, conopée)  1 – écran formé par la partie supérieure de la végétation de la forêt tropicale. 2 – Ciel de lit des lits à baldaquin ou des lits à courtines. 3 – Capote de certaines voitures d’enfant. 4 – Verrière des cockpits des avions de chasse. 5 – Partie supérieure d’un cerf-volant de traction ou d’un parapente. En anglais : canopy.

Le nom de la structure s’inspire de la première signification : les couleurs jaune et vert ont été choisies pour reproduire l’effet de la lumière filtrée par les arbres d’une forêt tropicale, par sa « canopée »… Ce qui doit apporter sans doute une touche d’exotisme dans la grisaille parisienne… mais qui ne manque pas malheureusement d’irriter les parisiens qui y voient une mauvais accord avec les couleurs de l’environnement chromatique existant… « La couleur, je la trouve magnifique » a déclaré la maire Anne Hidalgo pendant son discours, « et le coût (918 millions d’euros hors taxe NDLR) « je l’assume »

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Cadre patrimonial

Néanmoins les couleurs de la Canopée ne sauraient être le seul motif d’incompréhension. Voire d’indignation… Le Forum des Halles se situe dans le coeur historique de Paris et il est entouré d’une multitude de monuments historiques. Même un chef-d’oeuvre d’architecture du 21e siècle n’aurait pu se construire là sans leser et sans déprécier son environnement patrimonial et sans heurter les règles de covisibilité qui régissent les dispositions de la protection des monuments historiques. Celles justement que les associations de défense du patrimoine essaient de faire respecter. Un ABF (Architecte des Bâtiments de France) a donné peut-être son accord (dans quel contexte ?), mais la covisibilité est bien là et elle est flagrante !

Outre les édifices classés, le tissu urbain, le bâti d’époque, dans son ensemble de cette partie de Paris est typiquement marqué de l’histoire de la ville et présente un aspect rare, inimitable, impossible à reproduire avec nos moyens du 21e siècle, de façon raisonnable. C’est un héritage unique que français et parisiens s’estimant concernés, doivent impérativement sanctuariser. Il n’y a aucune alternative. Notre siècle fonce à toute allure et nous sommes en train de changer d’ère. La question est toujours la même, déjà posée au 19e siècle par les « Amis des Monuments parisiens », la même posée par André Malraux dans les années 60 : la destruction aveugle ou la préservation de la sagesse. Notre patrimoine, dans toutes ses formes, représente une richesse inaliénable. Sa présence ou son absence décideront entre l’humanité et la barbarie.

Bâtiments inscrit au Registre des monuments historiques qui cernent la Canopée des Halles :

La Bourse de Commerce de Paris

La Colonne Médicis

L’église Saint Eustache

La Fontaine des Innocents

Au chien qui fume 

Bourse de Commerce de Paris

Bourse de Commerce de Paris

Parmi eux, on peut s’arrêter à la Bourse de Commerce de Paris située rue de Viarmes, dont la coupole aurait pu inspirer, de près ou de loin, cette « canopée »… L’ancien Hôtel de Soissons, devenu Hôtel Albret a eu plusieurs vies dans le passé. La Halle au Blé s’est transformée en Bourse de Commerce en 1885, reconstruite en partie par l’architecte Henri Blondel pour recevoir les marchés à terme et s’ouvre à l’international (le MATIF). En 1998, l’informatisation des marchés à termes met fin à l’activité boursière à la Bourse de Commerce de Paris, pour continuer dans Euronext. Aujourd’hui, le monument appartient toujours à la Chambre de Commerce de Paris qui y abrite plusieurs de ses services et des expositions.

Coupole de la Bourse de Commerce de Paris

Coupole de la Bourse de Commerce de Paris

Victor Hugo écrit au sujet de la Bourse du Commerce : « le dôme de la Halle-au-Blé est une casquette de jockey anglais sur une grande échelle » (Notre-Dame de Paris). 

La Fontaine des Innocents, construite en 1548, a été classée monument historique en 1862…

Église Saint Eustache

Église Saint Eustache

L’église de Saint Eustache : depuis le 13e siècle, l’édifice a connu plusieurs vies et plusieurs transformations. La proximité du Louvre lui confère la qualification d’église royale. La transformation par l’architecte Jean Hardouin-Mansart de Jouy, qui a donné sa version actuelle, date de 1754.

Viollet-le-Duc écrit à son sujet : « On voulait appliquer les formes de l’architecture romaine antique, que l’on connaissait mal, au système de construction des églises ogivales, que l’on méprisait sans les comprendre. C’est sous cette inspiration indécise que fut commencée et achevée la grande église de Saint-Eustache de Paris, monument mal conçu, mal construit, amas confus de débris empruntés de tous côtés, sans liaison et sans harmonie ; sorte de squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble comme les pièces d’un habit d’arlequin ».  (Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868)

Ce n’est certainement pas cette structure en bois de Saint Eustache (ci-dessous) qui a pu inspirer cette autre, métallique, de la Canopée…

Saint Eustache, charpente

Saint Eustache, charpente

Église Saint-Eustache sur le plan de Truschet et Hoyau (vers 1550).

Église Saint-Eustache sur le plan de Truschet et Hoyau (vers 1550).

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Les Halles ont été qualifiées de « ventre de Paris » et le commerce y était exercé depuis 1137. La destruction entre 1971 et 1973 des pavillons de Victor Baltard (architecte parmi les pionniers des structures en fer) construits à cheval sur le 19e et 20e siècle aux halles de Paris, si présents dans la vie artistique et littéraire parisienne, a laissé un goût amère chez les parisiens. En 2012, l‘exposition Baltard au Musée d’Orsay consacrait une place majeure à la construction des Halles mettant en avant la qualité et la pertinence de ces structures intemporelles.

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Fluctuat nec mergitur…

Fluctuat nec mergitur

Un des vitraux de Saint Eustache