Paris mérite mieux que des tours ! Par Thierry Paquot

Par Thierry Paquot, philosophe, auteur de « La Folie des Hauteurs », professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris et à l’UPEC (Université Paris-Est Créteil)

La tour est un symbole des pouvoirs économique et médiatique depuis sa naissance aux États-Unis à la fin du XIX siècle. Elle vient écraser ses voisins de son gigantisme coûteux et de son ombre agressive. Elle hiérarchise verticalement les statuts et les activités, plaçant au sommet les vastes bureaux des super-décideurs ou les suites luxueuses des palaces pour les maîtres du monde !

Dès son apparition elle participe à « l’américanisation » du monde comme on l’écrivait déjà en 1900 et Paris, qui ne possédait qu’une tour inutile édifiée pour commémorer une révolution aux idéaux oubliés depuis, va les voir se multiplier au cours des « Trente Glorieuses », période justement de modernisation du pays à la sauce américaine : banlieues pavillonnaires, autoroutes, centres commerciaux et tours, car le gratte-ciel, icône du « centre d’affaires », va avec « l’étalement urbain », ces deux formes d’urbanisation appartiennent à la même logique, c’est dire si le prétexte de restreindre l’extension de la ville en construisant des tours, soudainement dotées de la vertu de favoriser la densité, s’avère bien dérisoire…

Il faut bien avouer que les tours parisiennes ne sont pas des réussites (Front de Seine, Olympiades, Flandre, Bagnolet, tour Montparnasse, tour Pleyel, La Défense, Issy-Boulogne, etc.) aussi les partisans actuels affirment que cette fois-ci, les tours seront « mixtes », « belles », « écologiques » ! Ils nous prennent pour des imbéciles. Depuis très longtemps l’objet architectural « tour » adopte un programme d’activités diverses (bureaux, magasins, restaurants, hôtels, services publics, équipements sportifs, appartements, etc.), en cela la prétendue innovation que serait la « mixité » n’est qu’un vieux truc n’ayant en rien démontré ses qualités urbaines. Car c’est là que le bât blesse : une tour ne « fait pas ville », elle est au mieux une mini-ville homogène en hauteur, desservie par une batterie d’ascenseurs, refermée sur elle-même, vidéosurveillée, ségréguée. N’importe quelle tour peut se transformer rapidement en une gated community verticale, c’est même son destin dans de nombreuses mégalopoles (Sao Paulo, Mumbaï, Jakarta, Dubaï,…). Au sol, la tour ne s’intègre pas au réseau viaire, elle représente une rupture avec la continuité urbaine, et comme heureusement la règle du prospect interdit la mitoyenneté entre les tours, un « vide » sans qualité s’impose. L’urbanité d’une ville repose sur le jeu raffiné entre le bâti, les parcs et jardins et les voies de circulation, qu’on appelle depuis quelques décennies « les espaces publics », même si certains sont « collectifs » et d’autres « privés »…

À Paris, les projets de tours (Palais de Justice, Triangle, Paris Rive Gauche, etc.) ne dialoguent aucunement avec leur environnement, elles soliloquent. Je ne parle pas ici de leur esthétique (les « goûts et les couleurs »…), même si imposer aux passants et aux habitants ces masses sans grâce me paraît relevé du sado-masochisme. Je laisse de côté également le montage public/privé à l’avantage du privé. Et l’écologie direz-vous ? Une tour modifie les conditions de nidification des oiseaux dans les arbres des avenues et des parcs voisins, elle provoque des tourbillons lorsque le vent se manifeste, elle met dans l’ombre les bâtiments plus petits et désorganise les divers écosystèmes que sa seule présence perturbe. La consommation énergétique nécessaire à la production des matériaux indispensables à sa construction (aciers et vitrages spéciaux) est beaucoup plus élevée que celle réclamée pour des briques, du bois, des pierres… Aussi un mètre carré d’une tour coûte plus cher qu’un mètre de carré d’un immeuble de quelques étages (on parle de 20%). Une fois mise en service la tour s’affirme énergivore (ventilation, chauffage, éclairage, circulation,…) et en l’état actuel des savoir-faire il est inconcevable qu’elle puisse se conformer à la norme de 50kWh/m2/an évoquée lors du Grenelle de l’environnement, la consommation d’énergie primaire d’une tour expérimentale exige dix fois plus, alors pour une tour lambda ! Et puis, lorsqu’elle sera usée, comment la recycler ? Le pourra-t-on ? À quel prix ? Ces structures insensées seront comme ces inutiles blockhaus qui encombrent certaines plages, traces violentes d’une guerre menée par es humains contre d’autres humains…

Si Paris est encore une des premières destinations touristiques mondiales, c’est pour son passé pittoresque, son présent créatif et récréatif, la diversité de ses ambiances, la spécificité de ses architectures, la présence de la Seine, l’enchantement de situations imprévues qui surgissent sans qu’on sache pourquoi. On ne viendra pas à Paris pour photographier le même skyline que dans les mégalopoles sans âme ! On ne viendra pas à Paris pour admirer des tours élevées à la gloire d’un capitalisme qui casse des emplois, rend précaire le salariat et la mobilité professionnelle, s’octroie des profits indécents, rêve de transformer chacun en un consommateur obéissant aux publicités qu’il projette sr les façades-écrans de ses gratte-ciel !

Comme l’écrivait Gaston Bachelard, l’être humain est vertical, car il se lève dès le réveil, mais il n’est pas obnubilé par la hauteur, il réclame de l’attention, du ménagement, de la reconnaissance. Pour cela, il lui faut des paysages variés qui lui offrent une climatique à sa taille, celle propice à la rêverie d’une part, et favorable aux quatre éléments et aux six sens d’autre part. La tour n’a ni cave ni grenier, elle ignore nous dit le philosophe de la Poétique de l’espace « les drames d’univers », elle s’avère impersonnelle, rigide et insensible.

Paris mérite mieux !

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