Projet Samaritaine, rue de Rivoli : une dérive architecturale et urbaine, par Philippe Dupont

La destruction de la ville – À propos de La Samaritaine

par Luc Dupont, architecte

1er novembre 2014

Pour comprendre les enjeux du projet de rénovation de l’ancien magasin 4 de La Samaritaine, il faut approfondir la réflexion et observer l’évolution du tissu parisien, celui de la Samaritaine en particulier, depuis deux siècles notamment.

plan1Voici l’ancien parcellaire des magasins 2 & 4 de la Samaritaine à la fin du 19ème siècle. (À gauche, la Seine, à droite, la rue de Rivoli)

Une histoire effacée…

Mille, dix mille, cent mille personnes (habitants) ont construit Paris. Ils se sont groupés, dans l’ile de la Cité d’abord, puis sur ses rives, rive gauche d’abord (accompagnés par la ville romaine), rive droite ensuite… Nous connaissons les enceintes successives, débordant successivement l’une de l’autre, quand elles se remplissaient et débordaient déjà au delà.

Le plan parcellaire ci-dessus en est l’expression, à la fin du 19ème siècle. Il avait déjà subi quelques modifications, quelques regroupements parcellaires, intégrant des équipements publics comme une école communale. Mais il exprimait encore la pluralité de la ville, de ses acteurs, plus ou moins riches (taille des parcelles). L’idée que la ville était un espace partagé, surtout dans son cœur. Après tout, la ville était le berceau de la démocratie, le lieu aussi de l’émancipation des habitants qui pouvaient s’y exprimer et y construire. Aujourd’hui, ce ne sont plus les habitants qui construisent la ville ; ce sont des « groupes d’influence », publics ou privés, qui réalisent des « opérations » de grande taille. La représentation politique des habitants n’est plus exercée ; ils sont priés de croire aux promesses qui leur sont faites.

La diversité urbaine, la multiplication des parcelles, n’est pas une question formelle, esthétique, ou de style. C’est une question démocratique, humaniste, qui constitue le fait urbain et la multiplicité de ses acteurs. En vivant en ville, les habitants renoncent à beaucoup de choses ; la nature, les grands paysages, le chant des oiseaux… En contrepartie, ils se trouvent réunis, et ont la possibilité de s’exprimer eux-mêmes, individuellement.

Si cette possibilité disparaît, le sens et l’intérêt de la ville disparaît aussi.

Les rives de la Seine ont été classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Je suppose qu’il ne s’agit pas seulement d’un critère esthétique, mais de la reconnaissance du sens de la ville qui s’exprime sur les bords du fleuve.

samaritaine 1900 La Samaritaine en 1900 (photo Dan Jubert Bizien)

Cette image est passionnante et nous donne à réfléchir, car nous connaissons tous aujourd’hui la façade du bâtiment d’Henri Sauvage, architecte renommé, et connu notamment pour ses immeubles à gradin et son inscription dans le mouvement « Art Déco ». Il était certes un architecte très talentueux, et peut être, à l’époque, cette question de la disparition des traces historiques n’était pas une préoccupation première.

Cet effacement de l’histoire de la ville et de sa fabrication n’était pas nouveau, mais il s’effectuait cette fois à des fins privées. Un demi-siècle avant, Haussmann entreprenait de détruire l’ile de la Cité et son tissu médiéval, pour le transformer en morne plaine.

ancien2

L’ile de la Cité avant les destructions haussmanniennes, en 1855 (photo Bisson – RMN)

Les transformations d’Haussmann ont été faites « au nom de l’intérêt public », sous différents prétextes, dont des prétextes hygiénistes, et le cœur de la ville a été anéanti. Le pouvoir était autoritaire ; son expression n’était pas à proprement parler démocratique.

L’effacement des traces du passé dans la création de la Samaritaine est d’un autre ordre. Elle se fait à titre privé, dans un but mercantile, même si certains considèrent que le lieu est ouvert à tous (et l’assimilent, en conséquence, à un bâtiment « public »). Le pouvoir politique acquiesce.

L’ilot « Rivoli »

ilot L’ilot du magasin 4 à la fin du 19ème siècle, terrain aujourd’hui de l’immeuble contemporain, projeté par LVMH 

A la fin du 19ème siècle, l’ilot (correspondant au « magasin 4 ») est composé d’environ 15 parcelles. La plupart sont acquises progressivement par Ernest Cognacq, mais pour des raisons financières, il ne fera que des aménagements intérieurs, se contentant de relier les bâtiments entre eux, supprimer des refends intérieurs et aménager de nouvelles circulations verticales. Le magasin 4 de la Samaritaine restera un assemblage.

Sur la rue de Rivoli notamment, les 4 façades anciennes ont été conservées, témoins de l’ancienne division parcellaire, même si les deux bâtiments centraux ont été unifiés par un attique et une nouvelle toiture.

 

avantdemolition

 

Façades sur la rue de Rivoli avant la démolition

Les traces historiques restent clairement visibles sur une photographie aérienne récente :

 

aaerienne bis

Quelques cours ont été couvertes par des verrières ou des toitures secondaires, qu’il aurait été possible de supprimer aujourd’hui pour redonner de la lumière aux bâtiments préexistants.

 

aerienne2 Bis

Restauration des anciennes cours intérieures pour redonner de la lumière aux différents corps de bâtiments et permettre leur nouvelle utilisation.

Le Maître d’ouvrage du projet actuel prétend que cela était impossible…

« Purisme » ou archéologie ?

Beaucoup de commentateurs du projet actuel placent le débat sur le plan esthétique. Est-ce bien la question ? Les deux associations (SOS Paris et la SPPEF) qui ont obtenu l’annulation du permis de construire du nouveau bâtiment  contemporaines dans la ville.

Dans le même esprit de diversité urbaine (parcellaire) que nous décrivions plus haut, qui ne s’intéresse pas aux apports successifs des styles architecturaux, notamment ceux de l’ « Art Nouveau » et de l’ « Art Déco » (donc de Jourdain et Sauvage, entre autres)? Dans des styles « modernes » ou « contemporains », il existe de multiples petites opérations qui enrichissent le tissu urbain…

Mais, faut-il, pour cela, effacer les traces de l’histoire?

L’apprentissage de l’architecture est un travail long. Beaucoup disent qu’il faut 20 ans au moins pour devenir « architecte ». Ceux qui le deviennent savent ce qu’ils ont appris de leurs prédécesseurs, sans lesquels ils ne sauraient rien faire. Ils peuvent changer le style, l’organisation spatiale, mais ce n’est qu’une petite partie de cet apprentissage.
Quelle raison aurions-nous alors d’effacer le travail de nos prédécesseurs, plutôt que de construire à côté ? La rénovation et l’entretien des bâtiments anciens constituent le meilleur apprentissage pour les jeunes architectes. Il est rare qu’un bâtiment soit suffisamment détérioré pour avoir le besoin de le démolir…

Nous pouvons aussi évoquer la question du coût d’une opération de démolition-reconstruction, surtout en cœur de ville. Beaucoup prétendent qu’une telle opération coute moins chère qu’une rénovation des bâtiments existants. Ceci a été contredit à maintes reprises, notamment par Cervellati, Scannavini et de Angelis lorsqu’ils ont entrepris la rénovation de la ville historique de Bologne (« La nouvelle culture urbaine – Bologne face à son patrimoine »). Si l’on analyse le coût global de l’opération, la rénovation coûte moins cher : transport et évacuation des matériaux, recyclage, excavations, durée du chantier (et indemnisations afférentes), relogements quand c’est le cas, réfection des chaussées voisines, etc. Quand tout est pris en compte, le bilan est clair. Et il ne faut pas oublier deux questions majeures à intégrer à ce bilan :
1.    quels seront les nouveaux occupants, par rapport à ceux qui précédaient ?
2.    quelles sont les entreprises qui vont intervenir sur le chantier, avec quelles techniques ? Cette question est fondamentale et très révélatrice de l’ « esprit » de ces projets de démolition-reconstruction. Une rénovation permet de faire vivre de véritables savoir-faire artisanaux, parfois ancestraux, réalisés par de petites entreprises qualifiées. Démolir le patrimoine, c’est effacer leur savoir-faire, empêcher qu’il se perpétue, voire se transforme. Tous les métiers des compagnons disparaissent (tailleurs de pierre, briquetiers, charpentiers, menuisiers-ébénistes, couvreurs, rampistes, etc.), ou se limitent au travail sur les « monuments historiques ». Ils sont remplacés par des entreprises de nature industrielle, souvent moins qualifiées, qui travaillent à grande échelle, et dont le travail est souvent beaucoup moins pérenne. Leur logique est le faible coût de revient immédiat,  quitte à refaire 20 ans après (il conviendrait donc d’additionner les coûts de construction-réparations successifs, sur plusieurs générations). Quel est donc le coût social de cette dégradation de la qualité constructive ?

Je ne crois pas, personnellement, aux promesses d’un monde meilleur, ni même aux révolutions qui prétendent tout changer. Il y a une grande confusion d’ailleurs entre la nécessaire émancipation des personnes et les promesses de changement !

J’admire le travail des archéologues, dans le sens d’une conscience de la progressivité du monde, de la conscience individuelle, et des liens entre le passé et le présent qu’il faut perpétuellement retisser. Les difficultés économiques actuelles, qui créent de grandes tensions sociales, ne sont pas liées à des formes anciennes qui ne seraient plus adaptées ; elles sont liées à une nécessaire restructuration interne, un nettoyage et une suppression des blocages qui se sont accumulés… Ceci constitue une belle métaphore de ce qui pourrait être fait à La Samaritaine, plutôt qu’un effacement du passé !

Le projet actuel

Le projet actuel choque beaucoup de parisiens, attachés à l’histoire de leur ville et à sa lente et progressive stratification.

Il simplifie à outrance l’espace urbain, efface les traces du passé. Il « globalise », au lieu d’enrichir et de « particulariser ».

Cet immeuble, à l’échelle d’un ilot (presque) entier, pourrait être construit n’importe où, de la même manière, en dehors de la ville ou dans un quartier neuf. Il ressemble à n’importe quel immeuble de bureaux, avec sa grande cour intérieure dont les vues intérieures sont glaçantes, alors qu’un « parcours », un cheminement entre les anciennes cours rénovées aurait été beaucoup plus intéressant ! J’en parlais dans mon texte précédent ; Bruno Reichlin et Alexander Tzonis ont très bien parlé de cette épaisseur historique, comme un récit savant, lors de la conférence tenue en 2011 à propos de la Samaritaine.

La dérive architecturale et urbaine actuelle

Trop de dessins d’architecture et d’urbanisme sont aujourd’hui « globaux », simplistes. Ils constituent les armes de ceux qui veulent effacer les différences, les particularités. Les architectes le savent-ils ? Savent-ils qu’ils participent de cela ?

En dehors de la question du style, les projets sont trop gros, et donnent en ce sens l’impression de ne pas avoir été travaillés (ce qui va de pair). Là où une agence d’architecture réalise un projet de dizaine de milliers de mètres carrés, il vaudrait mieux une dizaine de projets confiés à des agences plus petites… Il en va de la diversité urbaine, des rythmes de la ville, du coût de gestion de ces bâtiments, et d’une émulation collective nécessaire pour créer de la joie et de la beauté.

L.D.

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